Il existe en France une divinité païenne, sacrée, indéboulonnable. Elle ne figure dans aucun catéchisme, mais fait l’unanimité de Biarritz à Lille, de l’étudiant fauché au cadre sup’ en quête de soleil : la terrasse. La sainte Terrasse !
La sainte Terrasse, nouveau lieu de culte
La terrasse, c’est l’autel du Français moderne, son lieu de culte, son coin de paradis bétonné. Il y prie un dieu en forme de café crème, de demi-pression artisanale, de thé matcha, ou de salade vegan hors de prix. Il s’y rend avec ferveur, même par 9 degrés sous la pluie, emmitouflé dans une parka, car le chauffage lui fait oublier qu’on est en mars. Le Français brave l’humidité, le bruit, la pollution urbaine, pourvu qu’il soit en terrasse.
Vite ma Terrasse
Souvenez-vous du confinement : ce n’est pas l’interdiction de circuler qui a choqué, ni les libertés piétinées au nom de la sécurité sanitaire. En aucune manière ! Ce qui a fait tiquer le peuple, ce fut l’interdiction d’accéder aux terrasses. Dès que la première rumeur de réouverture a circulé, les Français se sont rués dehors, le postérieur trempé sur des chaises en plastique, les jambes paralysées par le froid, mais le cœur brûlant : « on y est, on revit ».
Et puis vint le pass sanitaire. On aurait pu croire que les Français descendraient dans la rue pour défendre leur liberté, mais non ! Ils se sont précipités au centre de vaccination. Non pas pour la santé, non pas pour la collectivité, mais parce que sans QR code, pas de terrasse. Le monde pouvait bien s’effondrer, l’économie vaciller, les libertés être suspendues, mais le petit verre en terrasse devait subsister.
« Si ça permet de retrouver la vie d’avant, mois je dis allons-y quoi ! Injectez-moi dix doses, Doc’ !
La sainte Terrasse déborde sur la chaussée
Et chaque année, quand l’été revient dans ce pays gelé huit mois sur douze, la guerre administrative commence ! Les restaurateurs réclament plus d’espace pour étaler leurs tables sur la chaussée. Et les riverains, qui hurlent contre nuisances sonores, sont les premiers à réserver une place sur la terrasse qu’ils haïssent. C’est le syndrome typique du Français : râleur chronique, mais esclave de ses propres contradictions.
Et sur son balconnet d’homme déconstruit, le citadin installe sa terrasse de substitution. Il plante deux yuccas cacochymes, accroche quelques lanternes chinoises à énergie solaire, et boit son café dans un transat dont un pied est plus court que les autres, face à une cour intérieure grisâtre, ou face à une rue bruyante, convaincu de vivre la dolce vita du haut de son perchoir.
Le théâtre de la vie urbaine
Car la terrasse n’est jamais qu’une projection sociale. On ne s’y rend pas pour consommer, mais pour être vu en train de consommer par ceux qui n’ont pas le temps de boire un petit coup. C’est le signe distinctif des classes moyennes et supérieures, la preuve que l’on fait partie de la France qui a réussi. C’est le théâtre à ciel ouvert de l’ego national. On y exhibe ses lunettes de soleil, son bronzage, ses tatouages de demeuré. On y parle fort, on y rit plus fort encore, on s’y sent vivant et, surtout, important. On s’y prend littéralement pour une vedette, pour la star de son film intérieur. Il ne manque plus que les lunettes de soleil Ray-Ban, le polo de marque, les biceps gonflés à la salle, pour être le nouveau DiCaprio buvant son caf’ incognito.
Quant à ces dames, elles boivent leur spritz en attendant de voir un yacht s’arrêter devant leur table, et être invitées à son bord par un milliard flâneur, mais les seuls mecs qui leur demandent leur numéro, c’est les livreurs Uber Eats débarqués d’Éthiopie hier matin, sur leur scooter Tmax.
La sainte Terrasse, l’âme de la France
Alors oui, la France est endettée, l’État vacille, les jeunes fuient, les prix explosent, mais rien n’empêchera le Français de s’asseoir à une terrasse ! La chaise de jardin et la table de fortune posée à dix centimètres de la circulation et des pots d’échappement, c’est le bastion du bonheur franchouillard ! le Graal ! la ligne Maginot de l’art de vivre ! Le Français peut tout perdre, tant qu’il garde son droit inaliénable à un bout de trottoir avec vue sur les bouchons.
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