Le Journal de 20H, la grande fabrique du crétin républicain
Le Journal de 20H, la grande fabrique du crétin républicain

Le dîner est terminé. La mémé a débarrassé la table, mis la vaisselle dans l’évier pour demain. Elle s’assoit sur le vieux canapé, à côté du pépé. Il ne dit rien, comme souvent. Le dos calé, les mains croisées sur le ventre. Le journal de 20h, c’est leur rituel. Un peu de nouvelles du monde avant de monter se coucher.

Ça commence comme d’habitude. Vue aérienne de Paris, tour Eiffel illuminée, musique solennelle. La présentatrice parle d’ »urgence républicaine », de « situation tendue », de « la France qui doute ».

Premier sujet : le débat sur les toilettes inclusives dans les lycées. Une élève d’un grand établissement parisien dit qu’elle se sent enfin reconnue. Il paraît que les réseaux sociaux s’enflamment. La grand-mère regarde l’écran en silence. Elle pense aux toilettes de l’école de ses petits-enfants, où il n’y a plus de papier, plus de savon, parfois plus de chasse d’eau.

Deuxième sujet : manifestation contre les violences policières. Des pancartes, des slogans, des heurts. Les images sont floues, mais les voix sont fortes. Elle ne comprend pas bien ce qu’on réclame, ni qui a commencé quoi. Elle jette un œil à son mari, le pépé, qui n’a pas encore ouvert la bouche, et pense à leur petit-fils qui voulait passer le concours de la gendarmerie. Elle espère qu’il ne se fera pas tué par des émeutiers.

Troisième sujet : une exposition d’art contemporain. Jean-François, une artiste transgenre, a pendu des draps souillés au plafond d’une galerie. Elle parle de la maternité, de ses menstruations, de l’enfermement de l’âme dans un corps qui n’est pas le sien, du genre comme territoire de lutte permanente. La mémé n’y comprend rien du tout. Par ennui, elle repense à sa machine à laver qui commence à fuir.

Quatrième sujet : le Président reçoit le chef d’État d’un pays africain en guerre civile. On commente les gestes, les mots, les sourires. Beaucoup de moyens, de matériel, de personnel et d’argent a été injecté dans cette rencontre que tout le monde aura oubliée dès demain. La mémé repense à son dossier retraite qui avait été perdu deux fois, à l’époque de son départ. Elle se dit que si on mettait autant d’énergie à traiter les problèmes concrets des Français ordinaires que dans les réceptions, la France ne s’en porterait que mieux.

Cinquième sujet : crise du logement étudiant à Paris. Une jeune femme vit dans 9 m² sous les toits, 650 euros par mois. Elle en pleure. Elle dit qu’elle travaille le soir dans un bar, après ses études, pour payer la note. La grand-mère pense à sa propre fille qui vit encore en colocation à plus de quarante ans, car elle peine à dépasser le SMIC.

Puis vient le sujet sur les retraites. Le ton est grave. Un expert dit que la France vieillit, que le système ne tiendra plus. On voit des images de courbes qui plongent, et on enchaîne avec des mots que la mémé ne comprend pas : « soutenabilité », « désindexation », « allongement de la durée de cotisation ». Elle se redresse un peu. Son regard se fige. Elle fait un rapide calcul mental : « Et s’ils baissent encore… On fera comment pour la chaudière ? ». Le pépé ne répond pas.

Sixième sujet : le prix du gaz, à nouveau en hausse. Vite remplacé par une séquence “positivité” : un agriculteur du Berry a réussi à faire pousser des radis ensemencés avec son foutre.

Et puis vient enfin la météo. Une vague de chaleur est annoncée pour la semaine prochaine. Jusqu’à 38 degrés dans le Sud-Ouest. La mémé pense au ventilateur en panne. Il faudra le réparer. Ou s’en passer.

Le générique de fin retentit. On revoit la Tour Eiffel, et on entend la même musique insipide.
La mémé éteint la télé. Le silence revient.

Elle regarde devant elle, sans rien dire. Elle ne sait plus très bien de quoi parlait le journal.
Seulement qu’il faisait chaud quelque part, qu’on manquait d’argent partout, et qu’elle ne se sentait plus tout à fait concernée par ce pays dont on venait de parler.

Et en montant l’escalier, elle se souvient qu’elle doit rappeler la caisse de retraite demain. Il y a eu un trop-perçu de 37 euros. Ils veulent qu’elle rembourse.

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