La séparation entre les cieux et le monde, 1888, Stefano Bianchetti
La séparation entre les cieux et le monde, 1888, Stefano Bianchetti

J’ai un jour entendu Pierre-Yves LENOBLE, un pérénialiste, dire que lorsqu’on s’intéresse à la spiritualité, il faut d’abord explorer sa propre culture, rester dans sa zone civilisationnelle. Pour un Européen, cela reviendrait souvent à revenir vers le christianisme, et plus précisément vers le catholicisme.

Cette idée peut sembler conservatrice au premier abord, mais elle repose en réalité sur une logique spirituelle ancienne et cohérente, développée notamment par René Guénon, Frithjof Schuon ou encore Ananda Coomaraswamy.

Leur point de départ est simple : il existerait une vérité métaphysique unique, une sagesse éternelle (la Sophia Perennis, la Tradition primordiale) qui se manifeste à travers différentes traditions religieuses. Chaque religion serait donc une forme particulière d’un même fond spirituel.

Mais pour eux, la forme compte autant que le fond.

Même lorsqu’on se pense éloigné du christianisme, on reste souvent façonné par lui à travers nos catégories morales, notre rapport au bien et au mal, notre imaginaire du sacré, notre manière de penser la faute, la rédemption ou la transcendance.

Autrement dit, le catholicisme habite encore profondément la culture européenne, même chez les individus non croyants, car le catholicisme a infusé dans notre sphère civilisationnelle.

Une tradition n’est pas seulement un ensemble d’idées abstraites. C’est aussi des rites, une architecture, des chants, un calendrier, des symboles, et une manière d’habiter le temps et le monde.

C’est pour cela que les pérénialistes se méfient du syncrétisme moderne consistant à mélanger un peu de bouddhisme, un peu de soufisme, un peu de yoga ou de kabbale sans véritable enracinement.

Selon eux, une quête spirituelle a besoin d’une structure stable pour ne pas devenir une consommation superficielle de symboles.

Cette approche ne dit pas :

  • que la tradition d’un peuple est supérieure aux autres traditions ;
  • que les autres religions sont fausses ;
  • qu’il faut ignorer les traditions étrangères ;
  • ni qu’il faut adhérer littéralement aux dogmes.

L’idée est plutôt que l’on commence par explorer son village avant de partir voyager.

Autrement dit, la tradition locale est considérée comme une “langue maternelle spirituelle”. Même si l’on peut apprendre d’autres langages symboliques, c’est souvent dans celui-ci que l’on pense le monde.

Beaucoup de personnes rejettent le christianisme parce qu’elles ne voient que le dogme, la morale, l’institution ou les violences historiques associées aux religions.

Pourtant, le christianisme contient aussi une tradition mystique profonde, souvent méconnue : le christianisme mystique dont je vous ai déjà parlé. Ce christianisme mystique ne cherche pas à imposer un dogme, il recherche surtout la transformation intérieure.

Son idée centrale est que Dieu n’est pas seulement une figure extérieure, mais une présence qui peut être expérimentée intérieurement, dans le silence, la contemplation et la transformation de l’être.

Il ne s’agit pas de magie ni d’ésotérisme spectaculaire. Les grands mystiques chrétiens sont généralement sobres, exigeants et lucides.

Le verset (Luc 17:21) : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » devient central.

Dieu n’est pas seulement transcendant. Il est aussi immanent.

La mystique chrétienne développe souvent une théologie dite apophatique ou négative : on ne peut pas réellement définir Dieu, ni le voir, ni le nommer. On peut seulement dire ce qu’il n’est pas.

Le silence devient alors plus important que les formulations doctrinales.

Ce qui importe n’est pas seulement d’avoir les bonnes opinions religieuses, mais de devenir intérieurement autre.

Le but ultime est une forme d’union ou de communion avec le divin. Pas une fusion totale, mais une participation à une réalité plus haute.

Parmi les grandes figures du christianisme mystique :

  • Pseudo-Denys l’Aréopagite et sa “ténèbre lumineuse” ;
  • Maître Eckhart et son idée de Dieu au fond de l’âme ;
  • Jean de la Croix et la “nuit obscure de l’âme” ;
  • Thérèse d’Avila et son château intérieur ;
  • Angelus Silesius, auteur de la formule : « La rose est sans pourquoi. »

La mystique inquiète régulièrement les institutions religieuses parce qu’elle met l’accent sur l’expérience intérieure, échappe partiellement au contrôle doctrinal et relativise parfois les formulations littérales.

Beaucoup de mystiques ont été suspectés, surveillés ou censurés au cours de l’histoire.

Le christianisme mystique ne demande pas seulement : « Que dois-je croire ? » Il demande surtout : « Que dois-je devenir ? »

Cette approche permet souvent d’éviter deux écueils opposés :

  • le fondamentalisme littéral ;
  • le relativisme vide où tout se vaut.

Elle permet aussi de considérer les mythes religieux comme symboliquement vrais, sans forcément les prendre au pied de la lettre.

Dans cette perspective, le christianisme mystique apparaît moins comme une croyance imposée que comme un chemin intérieur.

La position pérénialiste ne dit pas qu’il faut s’enfermer dans sa tradition. Elle dit plutôt qu’une quête spirituelle gagne à partir d’un langage symbolique déjà enraciné en nous.

Pour un Européen, cela conduit souvent vers le christianisme — non pas forcément sous sa forme dogmatique populaire, mais dans sa dimension mystique, contemplative et intérieure.

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