Pourquoi parler d’Angela Moss ?
Comment le travail tertiaire peut-il aboutir à une destruction psychologique ? Nous allons explorer cette thématique à travers l’exemple du personnage de fiction Angela MOSS, de la série Mr Robot. Ce personnage incarne les effets dévastateurs que peut avoir un environnement professionnel toxique sur une personne bien intentionnée.
À travers son parcours, on va parler de dissonance cognitive, d’aliénation au travail, de manipulation hiérarchique, et de quête désespérée de reconnaissance. C’est le miroir d’un mal silencieux qui ronge beaucoup de gens dans le tertiaire aujourd’hui.
Cet article est un complément d’information à l’émission que j’ai consacrée récemment à la destruction du système financier mondial. Dans cette émission, je parlais de la série Mr Robot.
E-Corp : symbole de l’entreprise tertiaire toxique
Angela MOSS est une belle jeune femme, sociable, entourée d’amis. Elle est l’antithèse d’Eliot, son ami d’enfance, qui est un vrai geek. Malgré leurs différences, leur lien est très fort . Lorsque Eliot avait des crises psychotiques, c’est toujours elle qui arrivait à le réconforter.
Angela MOSS travaille chez Allsafe Cybersecurity, une entreprise de cybersécurité, mais elle n’a pas de compétence informatique. Elle ne connaît pas le lexique, ne sait pas taper des lignes de commande sur le terminal. Angela est employée en tant que juriste chargée des contrats. Elle gère le contrat de sécurité d’E-Corp, le plus gros conglomérat des Etats-Unis.
Angela MOSS devient victime de chantage lorsque son petit ami infecte leur ordinateur familial avec un spyware. Le maître chanteur menace de diffuser ses données personnelles : des données bancaires, et des photos de nu. Elle apprend par la même occasion que son petit ami la trompe. Sa vie parfaite devient tout d’un coup très sombre.
Angela a été affaiblie par la mort de sa mère
L’équilibre vacille encore plus lorsque l’un des cadres de E-corps, Terry Colby, est accusé d’avoir sciemment laissé fuiter des déchets toxiques d’une usine de Washington Township, lorsqu’elle était petite.
La mère d’Angela MOSS est décédée d’un cancer causé par cette fuite toxique. Angela MOSS nourrit depuis une rancune profonde envers cette entreprise, qu’elle considère directement responsable du décès de sa mère.
L’usine manipulait des produits hautement toxiques sans respecter les normes de sécurité. Cela a causé des cancers chez les employés et les populations avoisinantes. La fuite a également causé le décès du père d’Elliot.
Tout en poursuivant sa mission auprès de Allsafe, Angela MOSS se rapproche d’une avocate. Elle espère relancer les procès contre E-Corp. Elle rencontre Terry Colby et le convainc de témoigner contre E-Corp.
L’homme lui explique alors dans quelles conditions les cadres d’E-Corp ont dissimulé la fuite de déchets toxiques. Contrairement à ce qu’elle s’imagine, la réunion qui a abouti à cette décision était similaire à n’importe quelle autre. Personne n’avait de mauvaises intentions. Personne ne s’est réjoui à l’idée de causer du tort à des innocents.
Le traumatisme
Colby finit par lui proposer un emploi chez E-Corp, dans les relations publiques. Elle assiste au suicide du vice-président exécutif de la technologie, et du sang éclabousse ses chaussures.
Angela est effondrée, perturbée, traumatisée. Elle rencontre alors le Président de la société, Phillip Price. Il lui donne de l’argent pour remplacer ses chaussures afin qu’elle puisse reprendre le travail dès l’après-midi dans une tenue correcte.
Dissonance cognitive : aimer ce qu’on déteste
Angela est alors plongée en pleine dissonance cognitive. Elle prend finalement du plaisir à travailler pour une entreprise qu’elle déteste viscéralement.
La dissonance cognitive est un concept de psychologie sociale, introduit par Leon Festinger en 1957. Ce concept désigne le malaise psychologique ressenti lorsqu’une personne adopte des comportements qui entrent en contradiction avec ses convictions.
Cette contradiction crée ainsi un trouble psychologique plus ou moins profond.
Par exemple : déclarer être écolo mais partir à l’autre bout du monde en avion crée une dissonance cognitive. Cette contradiction crée une tension mentale.
Stress et inconfort émotionnel
La dissonance entraîne un état de stress ou d’inconfort émotionnel.
Pour réduire cette dissonance, le sujet peut :
- changer de comportement afin d’agir en accord avec ses croyances ;
- modifier ses croyances pour justifier son comportement ;
- ou rationaliser sa contradiction en se trouvant des excuses et en minimisant le problème.
Si on prend l’exemple concret du fumeur, qui sait que fumer cause le cancer.
Le sujet peut, au choix :
- arrêter de fumer (il change alors de comportement) ;
- se convaincre que beaucoup de fumeurs vivent longtemps (il modifie sa croyance) ;
- réduire l’importance du danger en se disant que le cancer peut être causé par n’importe quoi (il rationalise sa dissonance).
Dans le contexte du tertiaire, la dissonance cognitive peut apparaître lorsqu’une personne travaille pour une entreprise dont les valeurs ne correspondent pas aux siennes. Par exemple un employé qui a de l’éthique travaille dans une société qui exploite ses employés ou qui saccage l’environnement. Ou lorsqu’un employé est contraint de défendre des politiques ou des pratiques qu’il désapprouve.
Le piège du développement personnel
Angela se protège de cette dissonance en se persuadant qu’elle agit pour transformer E-Corp de l’intérieur, pour la rendre meilleure en transformant ses méthodes.
Mais le poids de la dissonance est trop fort, et sa psychologie se dégrade au fil des semaines.
Et pour tenter de gérer ce malaise intérieur, Angela se tourne vers une solution très populaire aujourd’hui : le développement personnel.
Elle écoute pendant des heures durant des émissions de développement personnel. Ainsi, elle espère reprendre le contrôle de sa vie et répète en boucle des mantras pour se reprogrammer psychologiquement. Angela se répète jour après jour qu’elle aime ce qu’elle fait, qu’elle est une bonne personne. Elle se relève même la nuit, après un rapport intime, pour écouter et répéter ces mantras.
S’oublier soi-même
Plus le temps passe, et plus Angela adopte la philosophie de E-Corp. Pourtant, cela est en totale contradiction avec son objectif initial qui visait précisément à détruire E-Corp. Au début, elle voulait faire condamner le conglomérat devant un tribunal pour avoir empoisonné la population avec les déchets toxiques de son usine. Pour faire face à cette dissonance, elle est obligée de consommer davantage de contenus en lien avec le développement personnel.
Le problème avec le développement personnel, c’est qu’il nie le problème de fond et persuade l’individu que ses problèmes ne viennent pas de la société, mais de lui-même, et qu’il peut se reprogrammer mentalement pour aller mieux en changeant sa façon de voir le monde.
Le développement personnel n’est pas conçu pour aider l’individu à prendre conscience des contraintes qui pèsent sur lui pour se révolter contre ces contraintes, mais d’accepter ces contraintes, de les embrasser, et de les transformer en opportunités, en bienfaits. C’est un outil qui permet de stériliser la contestation sociale à la base, en incitant l’individu à accepter l’environnement dans lequel il vit.
Aliénation psychologique : Angela MOSS perd pied
Mais le problème de fond d’Angela MOSS, c’est qu’elle devient un rouage de l’entreprise qu’elle détestait profondément. Ce n’est pas juste une contradiction intérieure. C’est beaucoup plus profond que ça.
Elle subit une aliénation psychologique et professionnelle et perd son identité profonde. Elle réécrit son histoire personnelle pour se donner l’illusion qu’elle a choisi ce poste, qu’elle l’aime, et qu’elle pourra détruire E-Corp de l’intérieur, alors qu’elle contribue à renforcer le conglomérat qu’elle déteste.
L’aliénation psychologique désigne la perte de contrôle d’un individu sur sa propre vie. Elle est causée par des contraintes extérieures : l’environnement de travail, les relations personnelles, l’environnement social. Elle conduit à une déconnexion de soi-même et des autres.
L’aliéné perd de vue qui il est, et ne sert plus ses propres intérêts, mais ceux des personnes qui l’ont aliéné.
C’est un syndrome particulièrement présent dans le secteur tertiaire quand on y exerce un métier à responsabilité. L’aliénation vient de la répétitivité des tâches qui n’ont pas de sens, de la pression des objectifs, des indicateurs de performance, et de la culture de l’entreprise.
Angela subit une aliénation quand elle perd sa personnalité et commence à adopter les valeurs de E-Corp, malgré son opposition initiale.
Les différentes formes de l’aliénation
Historiquement, l’aliénation a deux définitions : une définition économique et une définition psychologique. Ces deux approches partagent une idée commune :
- la perte de contrôle ;
- la séparation entre l’individu et un aspect fondamental de son existence.
Chez Marx, le travailleur est aliéné lorsqu’il ne décide pas de l’usage de son travail, lorsque le processus de production est morcelé et répétitif, lorsque le travail devient une contrainte, et lorsqu’il qu’il est mis en concurrence avec d’autres travailleurs dans la même situation que lui.
Au sens psychologique, l’aliénation est un état dans lequel une personne :
- se sent séparée d’elle-même ;
- éprouve un sentiment de déconnexion avec la société ou son entourage ;
- et perd la capacité de donner du sens à ses actions.
Angela subit les deux formes d’aliénation : Elle devient un rouage de E-Corp, qu’elle haïssait. En outre, elle se déconnecte de ses convictions, de ses proches et d’elle-même.
L’aliéné est un être manipulé. Dans le cas d’Angela, c’est le Président de la société, Philip Price, qui la manipule ; en l’invitant à dîner dans un grand restaurant en compagnie de deux cadres de E-Corp qui sont directement responsables de la fuite dans l’usine. Angela a passé une très bonne soirée en compagnie de ces Messieurs, et quand le Président lui apprend l’identité des deux hommes avec lesquels il a mangé, le traumatisme resurgit.
Manipulation hiérarchique
La jeune femme réalise que Price lui a offert une bonne position dans son entreprise pour qu’elle adoucisse les familles des victimes qui poursuivent E-Corp et facilite les conditions dans lesquelles vont se dérouler le procès.
Pourtant, Angela voulait faire condamner E-Corp devant un tribunal pour son crime. En outre, elle était une médiatrice de confiance aux yeux des familles des victimes.
Angela se retrouve donc manipulée. Elle est plongée dans une situation très difficile à vivre moralement.
Consciente de son pouvoir, elle négocie directement avec Price pour monter encore en grade. Non seulement l’entreprise a tué sa mère, mais elle a également lavé son cerveau et l’a rééduquée. Rien qu’à travers le personnage d’Angela, E-Corp apparaît comme une entreprise diabolique. L’entreprise a causé consciemment la mort d’innocents. Elle va encore échapper à ses responsabilités. et ce conglomérat a retourné le cerveau d’Angela qui voulait venger sa mère morte.
Soif de pouvoir
Angela développe une soif de pouvoir. Elle veut encore monter en grade, et un soir, au karaoké, elle chante Everybody wants to rule the world.
Dans ce bar, elle rencontre un ami de son père, Steeve, qui lui reproche d’avoir retourné sa veste. Selon lui, l’activité d’Angela fait honte à son père. Déstabilisée, Angela reprend vite son assurance. Elle humilie l’ami de son père, en lui faisant remarquer qu’il n’est qu’un plombier gagnant misérablement sa vie alors qu’elle a un salaire à six chiffres à tout juste 27 ans.
Angela finit même par décevoir son père qui lui reproche d’avoir vendu son âme au diable. Contre toute attente, Angela prend le parti d’E-Corp. Elle pense que Price a de l’estime et du respect pour elle. On découvre qu’Angela se laisse abuser psychologiquement car elle a un énorme besoin de reconnaissance.
Quête de reconnaissance
Le besoin de reconnaissance est un levier classique des abus d’autorité en milieu professionnel. Les figures de pouvoir exploitent le désir d’appartenance et d’estime de leurs subordonnés pour obtenir une loyauté inconditionnelle. C’est une forme de manipulation affective qui repose sur le chantage émotionnel. Ce chantage est plus subtil, plus efficace, et beaucoup plus pervers que l’espoir d’obtenir une promotion ou que la flatterie.
Price n’a même pas besoin de dire ouvertement à Angela qu’elle doit se débrouiller pour adoucir les familles et obtenir des accords amiables avec des indemnisations pour éviter le procès. Angela devine ce que veut son supérieur et se démène pour lui faire plaisir.
Quand la loyauté devient soumission
C’est là où l’on voit la puissance de l’aliénation. Angela a tellement intégré les besoins de son supérieur qu’elle s’efforce de les satisfaire sans qu’ils soient formulés ouvertement. Elle n’agit plus selon sa propre conscience, mais selon la volonté supposée de l’autorité supérieure.
Angela utilise sa victoire diplomatique contre les familles des victimes pour obtenir un nouveau poste : manager dans le secteur de la gestion des risques. Elle va aider E-Corp à gérer ses contentieux. Elle va devenir la personne qui permet à E-Corp de léser des victimes en toute impunité.
Mais elle semble rattrapée par sa conscience. Elle utilise sa nouvelle position pour avoir un accès encore plus privilégié au dossier de la centrale nucléaire de Township. Elle télécharge tous les dossiers numériques en rapport avec l’accident et porte le dossier à la commission de régulation nucléaire américaine (Regulatory Comission United States Nuclear).
Dissociation, pensée magique et effondrement psychique
Mais elle est enlevée par la Dark Army à cause de ce projet qui risque de contrarier les plans de leur chef, Whiterose. Il l’utilise comme instrument pour porter le coup fatal à E-Corp : un attentat qui va détruire plusieurs dizaines de bâtiments appartenant à E-Corp à travers les USA.
Whiterose arrive à faire croire à Angela qu’il connaît le moyen de réparer tout le mal causé par E-Corp. Il affirme pouvoir réécrire toute l’histoire depuis le jour de l’accident et que sa mère reviendra à la vie.
Lorsque Angela comprend qu’elle a une nouvelle fois été utilisée. Cette fois-ci, pour faciliter un attentat. Elle devient littéralement folle. Elle enregistre les images télévisées de la chute des bâtiments et fait pause puis retour arrière avant l’explosion. En faisant ça, elle bloque les images, et dans sa tête ça bloque l’événement. Les victimes ne meurent donc jamais. Et elle peut même les ressusciter en rembobinant.
À ce stade de folie, elle croit que si elle met une vidéo sur pause, elle « gèle » la réalité et préserve les occupants de l’immeuble effondré. Elle souffre de pensées magiques : elle croit avoir un contrôle sur la réalité par des moyens irrationnels.
Des pensées magiques aussi tordues sont des délires typiques de troubles dissociatifs graves. Tout cela est lié à un stress post-traumatique ou à un début de schizophrénie.
L’esprit humain est fragile et précieux, il faut en prendre soin !
La douleur du travail moderne
Angela Moss est un exemple radical de mal-être dans le travail tertiaire. Elle est victime de dissonance cognitive, d’aliénation professionnelle, de manipulation hiérarchique, et perd son identité dans une quête de reconnaissance. Son cas nous rappelle à quel point un environnement professionnel toxique peut briser des individus motivés par des idéaux.