Il a son garage au bord d’une départementale, un peu à l’écart du village. Une tôle un peu rouillée, une enseigne qu’il n’a jamais eu le temps de refaire, et l’odeur d’huile brûlée qui colle aux narines et qui s’imprègne dans les vêtements.
Il commence à sept heures et termine souvent à dix-neuf, parce que quand on est à son compte, on ne compte pas. A part les factures, le RSI, la TVA, les charges, et les retards de paiement. Ça, il les compte très bien.
Ça l’amuse, quand les clients l’appellent le « patron », parce qu’il n’a un seul employé, un jeune qu’il essaie de garder malgré les charges. Il roule en vieux Partner, habite dans une maison qu’il retape le week-end, et fait les courses au Super U. Mais pour les politiques, c’est un privilégié. Un « chef d’entreprise », un « bourgeois », limite un facho. Et à ce titre, il fait partie de ceux qu’on peut taxer sans vergogne.
La gauche le traite de profiteur, la droite lui dit qu’il faut « travailler encore plus, et cotiser encore plus longtemps pour relancer le pays ».
Il a envie de leur demander ce qu’on pourrait bien relancer, parce que le pays sera bientôt en faillite. Il voit bien les vieux qui partent avec des pensions de misère, les clients qui repoussent les réparations parce qu’ils n’ont plus les moyens, et les jeunes qui perdent leur temps dans des études inutiles pour ne pas devoir bosser. Il n’a pas besoin de chiffres pour comprendre que ça va mal.
Il n’écoute plus les infos depuis des années. La télé, ça le fatigue. La radio, c’est pareil, y a plus que des débats, de l’hystérie, des indignations, et des gens qui s’écoutent parler. Il s’était dit qu’en coupant tout, il aurait la paix. Mais même sans rien suivre, les discours finissent toujours par lui parvenir dans les oreilles. Il suffit d’un client, d’un voisin, d’un bout de phrase dans la bouche d’un représentant de commerce. C’est toujours les mêmes promesses, les mêmes mots creux, les mêmes airs de supériorité.
Il a l’impression d’être invisible. Pas pauvre, pas misérable. Juste effacé. C’est comme si la France, la vraie, celle qui répare, qui soude, qui travaille, n’existait plus que dans les discours des dirigeants.
Il regarde son atelier, les outils, les voitures en attente. Il se dit que tout ça, c’est du concret. Pas des paroles.
Le soir, il ferme le rideau métallique. Dans le silence, il entend encore leurs voix.
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