Le Jardin des délices de la terre, Jérôme Bosche
Le Jardin des délices de la terre, Jérôme Bosche

Le Moyen Âge est souvent caricaturé comme une période immobile, figée dans ses traditions. Pourtant, c’est un monde en transformation lente, où émergent des innovations techniques, intellectuelles et sociales décisives : moulins, universités, droit, instruments scientifiques, etc.

Mais comme toujours, ces nouveautés ne s’imposent pas sans résistance. Entre foi, habitudes ancestrales et méfiance instinctive envers ce qui bouleverse l’ordre établi, chaque progrès suscite son lot de sceptiques. C’est dans cette tension que prennent place les réactions de nos vieux grincheux médiévaux, convaincus que tout cela est inutilement compliqué et voué à disparaître.

Alors comme ça, ils veulent mettre par écrit les usages, les serments et les promesses ? Comme si un parchemin allait empêcher un seigneur de doubler leurs taxes au printemps ou de réquisitionner leurs récoltes à l’automne ! C’est mignon, cette naïveté.

Ils s’encombrent de scribes, de sceaux, de témoins qui barbouillent leur nom, tout ça pour finir avec un texte incompréhensible qui dit que le paysan doit continuer de porter ses poulets au château. Bravo l’innovation ! Moi, je me fie à la parole donnée : simple, claire, et si ça dérape, un bâton bien placé règle l’affaire. Mais eux, ils préfèrent des rouleaux poussiéreux que personne ne saura relire.

Dans cent ans, leurs chartes seront rongées par les rats, oubliées dans des coffres, et les corvées resteront bien vivantes. Croyez-moi : on continuera à obéir au plus fort, pas à celui qui est dans son bon droit.


Tiens, voilà qu’on ressort des grimoires païens vieux de mille ans ! On n’avait donc pas assez avec l’Évangile ? Faut-il vraiment qu’on s’encombre de ces Grecs qui parlaient trop et de ces Romains qui réglaient tout avec des colonnes de chiffres ?

Mille pages de latin tordu pour expliquer comment partager un champ ou une traire une chèvre… Ils palabrent pendant des heures sur « l’intention du législateur romain ». Ah, ces étudiants qui se croient plus malins parce qu’ils ânonnent Aristote… On dirait des coqs qui chantent en pensant faire lever le soleil.D’ici peu, leurs manuscrits redeviendront de la poussière, et les guerres continueront de trancher les litiges. C’est le glaive qui a toujours le dernier mot, pas la philosophie.


Des foules de jeunes gens entassés dans une salle pour écouter des barbus discuter de la Trinité… Voilà donc leur grand progrès ? Des bancs d’écoliers pour les moines prétentieux ? On n’avait pas déjà assez de sermons à l’église ?

Ces docteurs passent leurs nuits à se demander combien d’anges tiennent au Ciel. Et ils appellent ça chercher la vérité ! Pendant ce temps-là, les champs se dessèchent et les récoltes crèvent faute de bras. Mais eux, ils sont persuadés d’éclairer le monde avec leurs querelles. Moi, je préfère un bon dicton du village : ça a plus de sagesse que tous les parchemins.

Dans cinquante ans, les universités seront vides, les étudiants ruinés, et les maîtres retourneront gribouiller leurs disputes dans des cloîtres. Les vraies leçons viendront toujours de la terre et du travail, pas des bavardages.


Des roues qui tournent avec le vent ou l’eau pour moudre le grain ? Comme si nos bras devenaient inutiles ! Voilà qu’on invente des machines pour paresseux.Regardez-moi ça : un monstre de bois qui grince, qui s’arrête dès qu’il y a trop ou pas assez de vent, et qui tombe en morceaux sous la pluie. Et c’est censé symboliser le progrès ? Moi, je prends deux bonnes pierres, je pile mon blé, et c’est réglé. Simple, fiable, et ça ne dépend pas de la météo. Mais eux, ils adorent leurs moulins comme des idoles, en priant pour qu’ils ne soient pas emportés par le vent. Pathétique.

Dans un siècle, ces moulins ne seront plus que des carcasses vermoulues couvertes de mousse, et on reviendra au pilon.


Voilà que les marins se mettent à mesurer les étoiles avec des disques de cuivre ! On aurait cru qu’il suffisait d’ouvrir les yeux et de suivre la côte. Mais non, il faut toujours tout compliquer.

Des cadrans fragiles, pleins de chiffres et de cercles que personne ne comprend, qui se brisent à la première tempête… Et avec ça, ils prétendent savoir où ils sont ? Moi, je regarde le soleil, le vent, et les oiseaux. C’est toujours fiable, gratuit, et indestructible. Mais eux, ils trimballent meurs gadgets comme des reliques sacrées, persuadés d’être plus savants que la mer.

Dans deux marées, on aura oublié ces joujoux, et les marins continueront à se perdre en mer, mais avec dignité.


Une charrue avec un versoir, pour retourner la terre ? Quelle fantaisie ! Comme si notre vieille araire n’avait pas suffi depuis des siècles. On tire, ça gratte, ça pousse… simple et efficace. Pourquoi changer ?

Maintenant, ils attellent deux pauvres bœufs à cette machine énorme, qui s’enfonce, qui casse dans les cailloux, et qui demande dix fois plus de soins qu’un outil normal. Pendant que moi, avec ma vieille charrue, je laboure droit, vite et sans fioritures. Mais eux, ils se croient ingénieux, en jurant que la terre respire mieux. On dirait qu’ils parlent de la terre comme d’un enfant malade !

Dans trois saisons, leurs versoirs finiront en morceaux rouillés au bord des champs. On reviendra à l’araire de nos pères, robuste, simple, éternelle.


Alors là, je rigole ! Mesurer le temps avec des rouages et des cloches ? Comme si le soleil et l’ombre n’avaient pas fait le travail depuis toujours !

Voilà des moines qui passent des années à bricoler des engrenages, juste pour dire quand prier… et qui passent plus de temps à réparer qu’à prier, d’ailleurs. Moi, je regarde le ciel : quand le coq chante, je me lève ; quand j’ai faim, je sais qu’il est l’heure de manger ; quand il fait sombre, je dors. J’ai pas besoin de ce tintamarre mécanique qui s’arrête à la moindre panne. Et eux, pauvres naïfs, se laissent réveiller comme des oies par une cloche qui sonne au hasard.

Ces horloges ? Dans deux générations, elles seront toutes en pièces, et les hommes lèveront encore la tête vers le soleil pour savoir l’heure.


Ah, écrire la musique avec des petites barres et des points ! Comme si les chants n’étaient pas faits pour être entendus et transmis par la mémoire !

Voilà des moines penchés sur des parchemins à gribouiller des signes que personne ne comprend, pendant que moi, j’élève ma voix claire, sans avoir besoin de dessin. Et eux, ils se croient supérieurs parce qu’ils lisent la musique. Ridicule ! La vraie musique est dans la gorge, pas dans les rayures du papier.

Dans peu de temps, ces partitions moisiront dans les cloîtres, et les chants reviendront à leur vraie place : dans la bouche et la mémoire des hommes.


Compter avec des lettres et résoudre des inconnues ? Quelle absurdité ! On a toujours su additionner ses moutons et soustraire ses dettes sans inventer des suites d’énigmes chiffrées.

Ces savants s’amusent à écrire des « x » et des « y » comme des enfants qui tracent des signes dans le sable. Et ils prétendent que ça sert à calculer la vie ! Moi, je sais combien de sacs de blé j’ai dans mon grenier sans passer trois heures à résoudre une équation. Mais eux, ils paradent avec leurs calculs, fiers comme des paons qui ont appris à compter leurs plumes.

Dans cent ans, leur algèbre s’envolera avec la poussière des bibliothèques, et on reviendra à la seule arithmétique qui compte : savoir si on a assez pour manger cet hiver.


Observer la lumière avec des miroirs et des lentilles ? Quelle lubie ! Mes yeux me suffisent, et ils m’ont toujours montré le monde tel qu’il est.

Ces érudits passent leurs nuits à faire passer un rayon de soleil par un trou dans un mur et notent des pages de charabia pour conclure que… la lumière va tout droit ! Quelle découverte ! Moi, je n’ai pas besoin de mille parchemins pour savoir où tombe l’ombre de mon clocher. Mais eux, ils se croient visionnaires, alors qu’ils ne font que jouer avec des reflets !

Dans quelques décennies, leurs traités dormiront dans la poussière, et les hommes continueront de plisser les yeux au soleil. L’optique ? Ce n’est qu’une distraction pour savants en mal de gloire qui se cherchent une bonne excuse pour ne pas faire un vrai travail


Des morceaux de verre cerclés de métal qu’on pose sur le nez pour mieux voir ? Quelle idée grotesque ! On a toujours plissé les yeux ou rapproché le parchemin, et ça suffit bien.

Ces prétendus savants qui lisent trop usent leurs yeux et veulent maintenant des artifices pour compenser leur faiblesse. Moi, mes yeux sont solides. Ils n’ont pas besoin de gadgets fragiles qui tombent, se rayent et vous donnent l’air d’un hibou. Mais eux, avec leur air savant, ils croient qu’un bout de verre les rend plus intelligents !

Dans peu de temps, ces lunettes finiront cassées au fond d’un coffre, et chacun se résignera à voir flou comme ses ancêtres. La nature reprend toujours ses droits.


Remplacer les rouleaux vénérables par des livres reliés, avec des images peintes dedans ? Voilà bien une mode frivole pour princesse en mal de distraction.

Ils s’acharnent à coudre des feuillets ensemble, si épais que ça ne se déroule même pas ! Et ces couleurs criardes, ces dorures… On dirait des gribouillis d’enfant. Moi, un bon rouleau de papyrus me suffit. Ça se range, ça se déroule, et ça ne pèse pas le poids d’une enclume. Mais eux, ils pavanent avec leurs codex, persuadés de posséder un trésor, alors qu’ils ne font qu’exhiber un objet tape-à-l’œil qu’ils ont du mal à porter.

Ces codex ? Dans un siècle, ils moisiront dans des coffres, et on reviendra au rouleaux, plus naturels et plus dignes.


Construire des maisons de Dieu qui montent si haut qu’elles défient le ciel ? Quelle folie ! Ces clercs ont oublié ce qu’il est advenu de la Tour de Babel ! Les vieilles églises romanes, solides et basses, sont bien assez bonnes.

Ces architectes déments multiplient les arcs, les vitraux, les contreforts. Tout ça pour quoi ? Pour que la pluie passe par les vitres colorées et qu’on attrape froid pendant la messe ! Moi, je prie dans une église sombre, mais chaude et stable. Et eux, ils se croient plus proches de Dieu parce qu’ils se cassent la nuque à contempler des voûtes interminables. Ridicule !

Dans deux siècles, ces tours s’écrouleront comme des châteaux de sable. On reviendra aux bâtisses simples, sûres, et faites pour durer. »


Partir à l’autre bout du monde pour libérer des pierres et, en plus, utiliser des marchands de dettes pour financer ces folies ? Quelle absurdité !

Ces chevaliers se ruinent pour mourir de faim sous un soleil brûlant, pendant que des banquiers astucieux s’enrichissent en griffonnant des chiffres sur du parchemin. Moi, j’ai mon champ, mes récoltes, ma terre solide : J’ai pas besoin d’une fausse gloire et d’une liasse de billets de promesse. Mais eux, ils se croient malins, avec leurs coffres pleins de parchemins sans valeur, alors qu’ils n’ont même pas un sac de grain sous la main !

Ces croisades finiront en fiasco, et les banques avec elles. On reviendra à la vraie richesse : la terre, le bétail et l’épée. »


Traduire des vieux livres étrangers au lieu de se contenter des bons textes de nos moines ? Qu’est-ce que c’est encore que cette perte de temps ?

Voilà des clercs qui passent des nuits entières à aligner des mots compliqués, quand moi je comprends tout avec mon latin clair et simple. Et eux, ils s’imaginent savants parce qu’ils recopient des idées d’Arabes et de Grecs poussiéreux, comme si la sagesse n’était pas déjà toute entière dans nos bibliothèques.

Ces traductions inutiles seront bientôt oubliées. Dans quelques générations, personne ne se rappellera ces noms barbares, et le vrai savoir, celui de nos pères, restera intact.


Retrouvez les autres périodes sur la page consacrée à la contre-histoire de l’humanité.

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