Le gratteur de casserole n'est pas forcément un SDF.
Le gratteur de casserole n'est pas forcément un SDF.

Le gratteur de casserole est une espèce endémique de la France moderne. On le reconnaît à son flair infaillible pour débusquer la plus minuscule aide sociale à laquelle il a droit ; la moindre prime, la plus infime subvention, la réduction d’impôt la plus microscopique. Il vit dans une chasse au trésor perpétuelle. Mais ce trésor est financé par l’argent public. Le sport national n’est pas le football, mais la traque des petits billets.

Le gratteur de casserole se demande en permanence à quoi il a droit. Et dès qu’il entend parler d’un petit crédit d’impôt, d’un nouveau dispositif, il ne demande pas si c’est juste, utile ou nécessaire. Il se demande d’abord combien ça pourrait lui rapporter.

Le JT parle d’une aide pour les vélos électriques ? Il se rue dessus, quitte à acheter un engin qu’il n’utilisera jamais. Le voisin raconte qu’il a touché un chèque de l’Etat après avoir changé des fenêtres ? Soudain, le confort thermique du gratteur de casserole devient sa priorité numéro 1.

Mais le plus beau, c’est la duplicité morale qui sous-tend la quête de notre ami. Le gratteur de casserole a une haine viscérale des “assistés”. Il s’indigne à longueur de journée de “ceux qui vivent des aides”. Mais quand il peut être assisté à son tour, alors là ça ne compte pas. Lui, ce n’est pas pareil. Lui “il a cotisé toute sa vie” ; lui “il y a droit” ; lui “il en profite juste une fois”. L’assistanat, c’est toujours les autres, jamais lui.

Le gratteur de casserole ne sort pas de mon imagination. Il est littéralement partout.

  • Au bureau, il connaît les déductions fiscales mieux que le comptable de la boite.
  • À la mairie, il demande au Maire de lui rembourser le changement de son frigo.
  • En voiture, il fait le plein à trente kilomètres de chez lui pour payer le litre de gasoil 5 centimes moins cher.
  • Et chez lui, il collectionne les cartes de fidélité, les bons de réduction, les crédits d’impôt.

En réalité, le gratteur de casserole est l’incarnation la plus pure du Français contemporain. C’est à la fois un profiteur et un moralisateur ; un mendiant et un donneur de leçons. Il tape sur l’État tout en l’extorquant à son petit niveau. Il crache sur les profiteurs tout en cherchant activement un moyen de gratter un petit billet. Sa casserole n’est jamais pleine, mais il gratte. Il est persuadé qu’il reste un fond de sauce à récupérer.

Je travaille au contact du Français moyen à travers mon activité professionnelle. J’ai travaillé dans plusieurs mairies à la campagne, et mon quotidien consistait (et consiste toujours) à gérer les demandes ahurissantes des gratteurs de casserole. Voici un petit florilège de demandes aberrantes que j’ai dû traiter.

Des gens qui partaient en vacances pendant plusieurs semaines voulaient que la mairie prenne en charge la garde de leurs chiens. Alors je donne le numéro du refuge qui garde aussi les chiens des gens qui partent en vacances, et là, la bonne-femme me demande si la mairie prend en charge le coût d’hébergement des clébards. Sans gêne.

Régulièrement, des habitants veulent que l’employé communal passe réparer gratuitement des fuites d’eau chez eux. Tant qu’à faire, pourquoi pas.

Un jeune couple propriétaire d’une maison avait un nid de frelons. Le couple voulait que la mairie prenne en charge le coût de l’intervention de l’entreprise qui est venue enlever le nid.

Quand des artisans du BTP, comme des plombiers, des électriciens, des plaquistes, etc, font des travaux chez les gens, on reçoit un exemplaire de la facture et les propriétaires du bien veulent savoir si la mairie peut en prendre en charge une partie.

Quand il y a des problèmes d’humidité dans une maison, donc une propriété privée, dans l’esprit de beaucoup de Français moyens, c’est la mairie qui gère et qui paye. Et les conversations téléphoniques sont toujours savoureuses avec ces gratteurs. Ils disent : « Voilà, j’ai de l’humidité dans la maison, y a des auréoles noires sur les murs, qu’est-ce que vous faites ? »

Quand un arbre tombe sur une propriété, dans l’esprit des propriétaires de la propriété, c’est à la mairie de gérer le problème ou à tout le moins de payer intégralement le coût de l’intervention. Et le pire, c’est que dans ces cas-là ils sont furieux, ils nous engueulent.

Idem pour le déneigement des allées et chemins privés. Et quand c’est verglacé, c’est aussi à la mairie d’intervenir immédiatement pour que les habitants puissent partir travailler. Et quand on leur dit que c’est à eux de gérer leurs problèmes, on se fait pourrir au téléphone.

Le dernier exemple de gratteur de casserole est arrivé cet été, en août 2025. La scène se passe dans un village de 200 habitants au fond de la campagne. Un abruti s’est mis au fossé et s’est planté dans un poteau téléphonique.

Son premier réflexe, c’était d’appeler la mairie pour qu’on vienne le sortir du fossé. 200 habitants, y a même pas d’employé communal, et moi j’assure le secrétariat un jour dans la semaine. Manque de pot ça tombait ce jour-là. Bah je devais venir personnellement sortir la bagnole du fossé avec mes petites mains.

La semaine d’après, le mec nous menaçait de porter plainte contre la mairie si on payait pas l’intégralité des réparations de son épave. Alors qu’il s’est foutu au fossé tout seul, et que le poteau téléphonique appartient à Orange. La mairie n’est donc pas partie prenante dans l’histoire, mais c’est pas grave, elle doit payer quand même.

La légende veut que le Français soit un contestataire, un gueulard, un révolutionnaire, mais c’est totalement faux. C’est un mythe. Dans la réalité, le Français est un profiteur, un authentique gratteur de casserole, et cette tendance à râcler les fonds de tiroir est prise pour de la contestation.

Il y a donc une confusion entre deux caractères bien distincts, qui n’ont absolument rien à voir entre eux. Un gratteur de casserole n’est pas un assoiffé de liberté, et un révolutionnaire ne gratte pas à la porte de la mairie de sa commune pour qu’elle paye ses factures. Ce sont deux mentalités, deux types de personnalité, résolument antagonistes.

Cette confusion est sciemment entretenue par les commentateurs politiques. Il vaut mieux dire qualifier le Français d’insatisfait et de révolté, plutôt que de le traiter de raclure. Politiquement et médiatiquement, ça passe mieux. Mais la réalité est la suivante : le Français gueule car il veut que Papa Etat et Maman Mairie financent son train de vie, réparent ses conneries, et payent à sa place.

Quand on est face à un Français, on n’a pas affaire à un libertaire qui aurait développé une philosophie contestataire dans son coin, mais à un gamin mal élevé qui ne comprend pas qu’il doit payer ses propres factures.

Et quand on prend conscience de cette confusion qui est entretenue pour des raisons électorales, par populisme, on comprend pourquoi d’un côté le Français gratte des chèques auprès de l’Etat dès qu’il en a l’occasion alors qu’on nous vend l’image du Français indépendant, libre dans l’âme, qui rejette l’Etat. Le Français révolutionnaire est un mensonge médiatique, journalistique, et politique.

Le Français ne veut pas que l’on réduise les prérogatives de l’Etat, la taille de l’Etat, ou le poids de l’Etat dans l’économie. Le Français veut gratter des aides sociales, et il attend que l’Etat ne soit pas trop regardant sur ce qu’il verse. C’est de là que vient ce rejet apparent de l’Etat de la part des Français.

Quand vous ponctionnez un organisme, vous ne voulez pas que l’organisme prenne conscience de votre existence. Quand vous êtes passager clandestin dans un train, vous ne vous faites pas remarquer et vous grognez quand vous voyez arriver les contrôleurs.

Le paradoxe est donc total. On vit dans un pays qui se croit digne et fier, alors la moitié des conversations de comptoir portent sur les combines, les primes et les exonérations fiscales. Le Français n’est pas citoyen, il est client de l’État. Et tant que la marmite est en train de bouillir, il ne se demandera jamais qui la remplit.

Les libertariens n’ont rien compris. Le mouvement « Nicolas qui paie », ça représente quelques milliers de mecs sur les réseaux sociaux et c’est tout. Electoralement, c’est même pas 1% des voix un truc pareil. C’est encore plus minoritaire que les électeurs d’Asselineau qui veulent sortir de l’Union européenne. Le courant libertarien, en France, est mort-né.

Retrouvez les différents textes des Nouvelles Mythologies Françaises sur la page consacrée.

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