Il a trente et un ans. Ce n’est plus un gamin qui dépend de ses parents, mais ce n’est pas encore un vieux. Il travaille dans une entreprise de logistique. Il a un bon poste, et un bon salaire pour la région.
Récemment, il a quitté sa petite ville parce qu’on lui avait promis qu’il y avait plus d’opportunités en métropole. Il y a cru. Maintenant, il partage une colocation avec trois étudiants.
Chaque soir, après le travail, il ouvre les sites d’annonces. Les pages sont pleines de photos retouchées, d’intérieurs lumineux. Ça pourrait être bien, mais les loyers sont fous. Pour cinq cents euros, il trouve des chambres de dix mètres carrés, avec vue sur un mur. Il se dit qu’il a connu mieux à vingt ans, quand il était encore étudiant.
Le week-end, il met son plus beau costume pour les visites. Ça le rassure. Il se dit que ça va inspirer confiance. Il serre des paluches, il sourit, il parle poliment. Il montre ses fiches de paie, sa stabilité, son sérieux. Mais à chaque fois, on lui dit qu’il y avait beaucoup de candidats, que quelqu’un d’autre avait un dossier un peu plus solide. Parfois, on ne le rappelle même pas.
Il a pourtant tout fait comme il faut. Il a étudié, travaillé et économisé. Mais il n’a pas les parents derrière, pas la caution familiale, pas le CDI dans une grande entreprise connue. Il est juste normal, ordinaire. Et dans ce monde-là, la normalité, c’est déjà un handicap.
Parfois, il trouve un logement dans ses prix, mais c’est souvent un studio insalubre. Un coin cuisine bricolé, des murs humides, et les toilettes sur le palier. Il regarde quand même. Il se dit que ça pourrait être un début. Puis il ferme la page, honteux d’avoir accordé un regard à un tel clapier à lapins.
Le soir, en rentrant à la colocation, il se dit qu’il n’est plus tout à fait un jeune, mais qu’il ne peut pas encore vivre en adulte. Il paye des impôts, il bosse trente-neuf heures par semaine, mais il dort derrière une porte qui ferme mal, avec de la musique étudiante de l’autre côté. Il ne veut pas se plaindre. Il a un toit, après tout. Mais il sent que quelque chose cloche dans cette équation.
Il a essayé d’aller voir les banques, aussi. Pour acheter, peut-être. Il s’est assis face au conseiller, costume repassé, sourire d’entretien. L’homme a tapé sur son clavier, hoché la tête, puis dit la phrase qu’il redoutait : « Avec votre profil, c’est un peu juste. » Juste. Comme si toute sa vie tenait à quelques chiffres qui manquent dans une case.
Il continue de regarder les annonces, comme on feuillette un catalogue de rêves inaccessibles. Les photos changent, les prix montent, et les mois passent. Parfois il se dit qu’il aurait dû rester là-bas, dans sa petite ville sans avenir mais où au moins, on pouvait louer un appartement sans vendre ses organes.
Et chaque nuit, avant d’éteindre la lumière, il se demande jusqu’à quand il pourra supporter d’attendre. Combien de temps il tiendra avant d’accepter, peut-être, un de ces logements qu’on ne chauffe pas, où les murs transpirent et où l’on doit attendre son tour pour aller aux toilettes.
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