Dur d'être caissière.
Dur d'être caissière.

Chaque jour, Nathalie s’assoit à la même caisse, à la même heure. Elle enfile sa tenue, accroche son badge, compte la monnaie, ouvre le tiroir, et la bande-son démarre.

C’est la bande sonore du magasin qui passe à travers ses oreilles toute la journée, depuis quinze ans.

Elle diffuse des musiques joyeuses, des voix enthousiastes, des slogans bien rodés : « Cette semaine, découvrez nos offres exceptionnelles sur les produits du quotidien ! »

Huit heures par jour, cinq jours sur sept. Toujours la même voix, le même ton forcé, le même sourire sonore.

Parfois, elle se demande ce qu’elle a fait pour mériter ça. Elle n’a pas raté sa vie. Elle n’a pas pris de mauvaises décisions. Elle a étudié un peu, travaillé vite, cherché à être sérieuse. Elle n’a jamais rêvé grand, elle voulait juste une vie tranquille.

Mais la vie tranquille, c’est celle-là. La caisse, les clients pressés, les bip-bip du lecteur de codes-barres, et les publicités qui tournent en boucle au-dessus de sa tête comme une nuée de mouches.

Chaque jour, elle refait le chemin à l’envers dans sa tête. Elle cherche le point où tout aurait pu bifurquer. Comment aurait-elle pu avoir une autre vie ? Que lui aurait-il fallu ? Un autre emploi ? Une autre ville ? D’autres relations ?

Mais rien n’a déraillé. C’est juste la logique du monde : on travaille, on tient, on vieillit, et on crève.

Elle essaie parfois d’imaginer une autre vie. Elle regarde son téléphone pendant la pause, fait défiler les photos des influenceuses : des filles à la mer, en avion, sur des yachts.

Elles parlent de liberté, de projets, de voyages. Tout l’inverse de la vie de Nathalie, qui est coincée à la caisse d’un supermarché de province, à écouter les gens se plaindre du prix de l’huile d’olive. Elle se doute bien que ces influenceuses vendent du rêve. Elle est caissière, mais elle est pas débile non plus. Mais elle préfère encore ça aux discours qu’on entend dans les médias qui nous vendent la retraite à 70 ans et un réarmement du pays pour faire la guerre aux Russes.

Elle se dit que ces gens-là n’ont jamais entendu un spot publicitaire de supermarché huit heures d’affilée. Ils n’ont jamais eu à sourire à cent personnes d’affilée tout en pensant à leur propre réfrigérateur. Ils n’ont jamais connu ce mélange d’usure et de résignation qu’on ressent quand le ruban de caisse se déroule encore et encore, sans fin.

Parfois, quand il n’y a plus de client, elle regarde les rangées bien droites de produits. Elle se dit que tout ça, c’est peut-être sa vie entière : un long alignement de journées identiques, bien rangées, bien propres, sans rien qui dépasse.

Elle voudrait changer, partir, faire autre chose. Mais quoi ? Et comment ? Elle est invisible, et la seule chose qu’elle sache faire pourrait être fait plus vite par un robot. Les voix dans les haut-parleurs, c’est le bruit de fond du monde qui tourne sans elle.

Alors elle rêve dans son coin. Pas d’un château, pas d’une fortune, juste du silence et du repos. Le repos des braves.

Et quand la voix dans les haut-parleurs annonce encore une fois les “promotions exceptionnelles”, elle réalise qu’elle finira ici, dans ce magasin ou dans un autre. Mais tant qu’elle aura un peu d’imagination, il lui restera au moins le droit de rêver entre deux clients.

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