Baruch Spinoza, philosophe, auteur de l'Ethique.
Baruch Spinoza, philosophe, auteur de l'Ethique.

Baruch Spinoza fascine en grande partie car son système philosophique semble impossible à briser.

Le spinozisme est une architecture métaphysique d’une cohérence inégalée. Tout y est lié. Chaque définition entraîne une conséquence, chaque conséquence s’insère dans un ensemble plus vaste. Beaucoup de lecteurs ont l’impression d’observer un mécanisme d’horlogerie rigoureux, harmonieux, presque inattaquable.

Mais cette impression est-elle juste ? Peut-on réfuter Spinoza ?

Le cœur du système de Spinoza repose sur une idée capitale : le réel est nécessaire, car il existe. Nous faisons tous l’expérience du réel.

Rien n’est contingent. Rien n’aurait pu être autrement.

Dieu (la Nature elle-même) n’est pas un être personnel extérieur au monde. Il est la substance unique dont tout découle nécessairement. Car, puisque le réel existe, il faut bien qu’une chose (une cause première) l’ait créé.

Cette cause première, c’est Dieu (à savoir la Nature), et Dieu n’a pas été créé par une cause préalable. Dieu est cause de soi. C’est la causa sui. La cause auto-causale qui s’est engendré et qui a engendré le réel.

À première vue, oui.

Dieu doit exister donc il existe forcément. L’existence de Dieu est une nécessité logique, car le réel doit avoir une cause première. Cette cause première étant absolue (puisqu’elle engendre toute la Création), cette cause est Dieu. Et Dieu existe par lui-même, il ne peut pas avoir été créé par une cause préalable, puisqu’il est absolu. Dieu est donc une cause nécessaire ; une cause auto-causale.

(La répétition de cette idée centrale est très importante pour la compréhension globale du système spinoziste)

Cela peut donner l’impression que la conclusion est déjà contenue dans la définition.

Mais il faut comprendre que Spinoza ne raisonne pas comme un scientifique empirique. Son système fonctionne de manière axiomatique, à la manière d’un mathématicien.

Il pose des définitions et des axiomes, puis en déduit les conséquences logiques.

Un axiome est une proposition considérée comme évidente, admise sans démonstration.

Autrement dit, Spinoza ne “prouve” pas Dieu comme on démontre un fait expérimental. Il construit un système métaphysique à partir de prémisses fondamentales. Dieu est la prémisse fondamentale absolue qui ne peut être remise en question.

La notion de causa sui est souvent mal comprise.

Spinoza ne dit pas que Dieu se crée lui-même dans le temps, comme un événement physique provoquerait un autre événement.

Il dit plutôt que l’existence découle nécessairement de l’essence.

La causalité est logique, pas temporelle.

C’est pourquoi certaines critiques ratent leur cible : elles interprètent la causa sui comme une causalité matérielle alors que Spinoza parle d’auto-nécessité logique.

C’est ici que le problème devient intéressant.

Un système cohérent fondé sur des axiomes ne se réfute pas facilement. On peut :

  • refuser ses prémisses ;
  • rejeter tout le système ;
  • ou tenter de montrer une contradiction interne.

Mais tant qu’aucune contradiction décisive n’apparaît, le système reste debout.

C’est comparable aux mathématiques : on ne “réfute” pas un axiome. On choisit de l’accepter ou non.

Or, dans le système de Spinoza, tout tient merveilleusement debout, aucune craquelure n’est apparente.

Des penseurs comme David Hume refusent l’idée qu’il existe une raison ultime expliquant tout.

Pour eux, le réel peut être contingent (chose qui peut se produire ou ne pas se produire), sans fondement nécessaire.

Mais cela ne détruit pas Spinoza. Cela revient simplement à choisir une autre métaphysique, à refuser la métaphysique de Spinoza.

Immanuel Kant adopte une stratégie plus radicale.

Selon lui, la causalité ne peut s’appliquer qu’au monde de l’expérience. Parler d’une cause absolue ou d’une causa sui dépasse les limites de la raison.

Kant ne démontre donc pas que Spinoza est faux. Il affirme plutôt que la question elle-même dépasse ce que l’esprit humain peut connaître. L’esprit humain ne peut pas rationnellement analyser l’axiome de la causa sui, donc le système de Spinoza est une non-proposition.

Trouver une contradiction interne serait la seule véritable réfutation forte.

Mais jusqu’à aujourd’hui, aucune contradiction décisive n’a réussi à faire s’effondrer le système spinoziste.

Les critiques portent surtout sur les prémisses, pas sur la cohérence interne.

Le spinozisme possède une grande force : il transforme le réel en structure logique où tout fait sens, et où toute proposition entraîne naturellement les suivantes.

Tout y découle avec nécessité :

  • la nature ;
  • la pensée ;
  • les émotions ;
  • les individus ;
  • Dieu lui-même.

Cette cohérence produit une impression de stabilité mathématique.

C’est aussi pour cela que beaucoup de lecteurs ressentent face à Spinoza quelque chose de particulier. Le spinozisme est une spiritualité, mais on ne la ressent pas comme une spiritualité. On a plutôt la sensation de faire face à une architecture, à un système mathématique parfait.

Spinoza n’a jamais été véritablement “réfuté” au vrai sens du terme.

Son système a été contesté, rejeté et critiqué sur ses conséquences, mais il n’a jamais été détruit logiquement.

La véritable question n’est donc pas : « Spinoza a-t-il tort ? », mais plutôt : « Acceptons-nous que le réel soit entièrement nécessaire ? »

Si on entre dans le système de Spinoza, on accepte l’idée selon laquelle rien ne pouvait être autrement.

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