Je perçois les mythes et les religions comme des figures de la transcendance. Je ne les vois pas comme des vérités littérales, mais comme des expressions symboliquement vraies d’une réalité qui dépasse le langage ordinaire.

Les mythes ne décrivent pas directement le divin. Ils l’approchent, le mettent en scène, lui donnent une forme intelligible à travers des images, des récits et des symboles.

Cela ne signifie pas que « tout se vaut » ou que les religions seraient de simples fictions interchangeables. Cette position appartient à une tradition intellectuelle identifiable.

Elle se rapproche par exemple de la pensée de Paul Ricœur, pour qui « le symbole donne à penser », de Mircea Eliade, qui voyait dans le mythe une manifestation du sacré, ou encore de certaines lectures abstraites de Maître Eckhart.

La première idée est simple : le monde ne se réduit probablement pas à la matière.

Il existe quelque chose qui dépasse l’ordre purement matériel, rationnel ou mécanique. Appelons cela le divin, le sacré, l’absolu ou la transcendance.

Par transcendance, j’entends ce qui dépasse l’individu, le monde sensible et les catégories ordinaires de la pensée humaine. Non pas forcément un « être » au sens classique, mais une réalité supérieure vers laquelle l’esprit tend sans jamais pouvoir la saisir complètement.

Les cultures humaines ont toujours tenté d’approcher cette réalité à travers des récits symboliques. Chaque religion, chaque mythe, chaque cosmologie représente alors une manière particulière d’orienter l’esprit vers ce quelque chose qui le dépasse.

Dans cette perspective, les mythes ne sont pas vrais comme des reportages historiques ou des descriptions scientifiques.

Ils sont vrais par participation. Ils participent à la description de cette transcendance et décrivent, chacun à leur manière, un de ses aspects.

Ils ne disent pas littéralement ce qu’est le divin, mais ils rendent possible une expérience intérieure du divin. Ils servent de médiation entre l’homme et ce qui le dépasse.

Dire qu’un mythe est symboliquement vrai ne signifie donc pas : « c’est totalement vrai », ni « c’est faux mais poétique ».

Cela signifie plutôt : « ce récit exprime quelque chose que le langage purement descriptif est incapable de saisir ».

Le symbole permet parfois d’approcher des réalités qui échappent aux concepts ordinaires.

Cette manière de voir évite deux impasses opposées.

D’un côté, le fondamentalisme religieux, qui affirme qu’un seul récit est littéralement vrai et que tous les autres sont faux.

De l’autre, le relativisme selon lequel toutes les croyances seraient équivalentes et dépourvues de sens profond.

La position ici est différente : les mythes ne disent pas tous la même chose, mais ils pointent vers une même dimension de l’existence humaine : la confrontation au sacré, à l’absolu, à la transcendance.

Chaque tradition constitue une approche partielle, située historiquement et culturellement. Chacune montre un aspect du divin, tout comme une fenêtre ne montre qu’une portion du ciel, et pas le ciel tout entier.

Socialement et intellectuellement, cette position occupe un entre-deux inconfortable.

Pour les croyants littéralistes, elle semble trop abstraite et insuffisamment orthodoxe ; on passe pour un impie. Pour les matérialistes stricts, elle paraît encore trop spirituelle ou métaphysique ; on passe pour un doux dingue.

Or cet entre-deux est précisément l’endroit où la pensée devient difficile : reconnaître une vérité symbolique sans tomber ni dans le dogme, ni dans le scepticisme absolu.

Cette position pose tout de même une vraie difficulté : comment distinguer un symbole fécond d’un symbole destructeur ?

Si les mythes sont des médiations vers le sacré, alors tous ne se valent pas nécessairement.

Le critère ne peut pas être matériel ou utilitaire. Dire qu’un mythe est « vrai » simplement parce qu’il produit des effets sociaux positifs reste insuffisant du point de vue spirituel, car la vérité métaphysique n’est pas conditionnée par la vérité matérielle. Cela reviendrait à vouloir prouver qu’une religion vaut mieux qu’une autre car elle produit de bons fruits dans la matière, alors qu’une religion prétend ramener l’esprit des fidèles vers l’immatériel.

La véritable question devient alors : que produit ce mythe dans l’esprit humain, qui lui est immatériel ?

Permet-il à l’esprit de s’élever, de prendre de la hauteur, d’approfondir sa compréhension du monde et de se rapprocher du divin ? Ou bien enferme-t-il l’homme dans la peur, la haine ou l’abrutissement ?

C’est là, à mon sens, que se situe la seule forme de vérité accessible en matière spirituelle.

Les mythes ne sont pas vrais comme des faits, mais comme des fenêtres ouvertes sur une réalité qui dépasse l’homme.

Aucun mythe ne peut prétendre contenir toute la vérité, parce qu’aucune fenêtre ne contient le ciel entier.

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