Frexit et souverainisme : un nid à frustrés

Depuis vingt ans, le mouvement souverainiste français (principalement incarné par François Asselineau et Florian Phillipot) prétend défendre l’indépendance nationale française contre l’Union européenne, l’euro, l’OTAN et la mondialisation.

Pourtant, malgré une omniprésence médiatique sur les réseaux sociaux et sur les plateaux des médias dits « aternatifs », ce courant politique demeure marginal électoralement. Aucun parti souverainiste n’a réussi à s’imposer durablement. Les formations explicitement favorables au Frexit stagnent autour de scores dérisoires.

Cet échec révèle des contradictions profondes : incapacité à exercer le pouvoir local, discours fondé sur l’impuissance, vision fantasmée de l’Union européenne, obsession anti-européenne souvent déconnectée des réalités institutionnelles, et fascination paradoxale pour des puissances autoritaires étrangères.


Le souverainisme français ne naît pas avec Maastricht. Dès les années 1950, les gaullistes et les communistes s’opposent à la Communauté européenne de défense (CED) et refusent l’idée d’une armée européenne intégrant l’Allemagne.

En refusant une défense européenne autonome, les souverainistes de l’époque ont contribué à placer l’Allemagne sous le parapluie américain via l’OTAN.

Autrement dit, ils voulaient empêcher une armée allemande et ils ont obtenu une armée allemande intégrée au système atlantique américain.

Cette logique aberrante reviendra constamment chez les souverainistes (refus de l’Europe politique, puis plainte permanente contre la domination américaine).

Le souverainisme se réclame obsessionnellement du Charles de Gaulle historique. Pourtant, cette récupération repose largement sur une falsification. De Gaulle n’a jamais quitté la CEE, n’a jamais rejeté la construction européenne, a toujours soutenu la réconciliation franco-allemande et considérait explicitement l’Europe comme une civilisation commune.

Sa méfiance concernait surtout la dépendance américaine, non l’idée européenne elle-même.

Le gaullisme historique était européen, civilisationnel, continental, mais hostile à une Europe sous tutelle américaine.

Le souverainisme moderne transforme cette pensée complexe en caricature nationaliste étroite.


Le véritable acte de naissance du souverainisme moderne est le référendum de Maastricht de 1992, autour de figures comme Philippe Séguin, Charles Pasqua, Philippe de Villiers. Ce courant émerge en opposition structurée à l’Union européenne, et à toute intégration politique continentale.

Le traité passe de justesse, mais le souverainisme s’installe durablement dans le paysage idéologique français.

Depuis lors, une partie de la droite française reste psychologiquement bloquée dans le moment Maastricht.


Le « non » au traité constitutionnel européen de 2005 est ensuite transformé par les souverainistes en prétendu rejet massif de l’Union européenne par les Français, alors que cela n’avait rien à voir.

Le texte ne portait pas sur la sortie de l’UE, ni ne portait sur l’euro, ni ne portait pas sur un Frexit.

Le rejet mêlait une hostilité à Jacques Chirac, des inquiétudes sur la Turquie, et une opposition gauche / droite. Même des personnalités comme Laurent Fabius appelaient à voter non.

Transformer ce vote composite en “preuve que les Français veulent quitter l’Union européenne” relève donc d’une réécriture politique de l’histoire, pour ne pas dire un mensonge.

En outre, Nicolas Sarkozy, durant sa campagne, n’a jamais caché son intention d’accélérer la construction européenne. L’idée selon laquelle il aurait trahi le referendum de 2005 n’a donc pas de sens, dans la mesure où il a été élu par les Français.


Le souverainisme repose sur l’impuissance, et le cœur du problème souverainiste est peut-être là.

Le discours souverainiste consiste constamment à expliquer que l’on ne peut rien faire à cause de l’Union européenne. Cette logique détruit toute crédibilité électorale.

Imaginons un maire souverainiste qui expliquerait qu’il ne peut rien faire localement, que tout dépend de Bruxelles. Qui voterait pour lui ?

Le même problème se pose aux départementales, aux régionales, aux législatives et aux européennes.

Le souverainisme construit lui-même sa propre inutilité politique. Il produit des militants protestataires, pas des gestionnaires capables d’incarner le pouvoir.

Des structures comme François Asselineau et l’UPR, Florian Philippot et Les Patriotes, Debout la France ou Génération Frexit restent électoralement microscopiques, parce qu’un parti politique crédible construit des réseaux locaux, gagne des mairies, forme des cadres, obtient des élus, et démontre sa capacité à gouverner.

Le souverainisme français échoue à toutes ces étapes. Il reste enfermé sur YouTube, dans les médias alternatifs, sur les plateaux de TV Libertés et dans les communautés militantes en ligne.


Le souverainisme prospère aussi sur une représentation largement exagérée des pouvoirs de Bruxelles.

En réalité l’UE ne possède ni armée propre, ni police, ni système pénal, ni véritable souveraineté régalienne.

Les États restent centraux.

L’Union européenne fonctionne avant tout comme une négociation permanente entre gouvernements nationaux.

Autrement dit, Bruxelles fait souvent ce que les États lui demandent de faire.

Les souverainistes présentent pourtant l’UE comme une entité quasi totalitaire imposant tout aux nations. Cette représentation relève davantage du fantasme politique que de l’analyse institutionnelle.


L’un des arguments souverainistes les plus répétés consiste à dire que la France ne peut rien faire contre l’immigration à cause de l’Union européenne.

Pourtant, plusieurs contre-exemples existent. La Hongrie de Viktor Orbán mène une politique migratoire très restrictive tout en restant dans l’UE. La Pologne a longtemps maintenu une immigration illégale extrêmement faible.

Ces exemples montrent une réalité essentielle : la politique migratoire dépend encore massivement des États.

La France, puissance centrale de l’Union européenne, dispose d’un poids immense. Si Paris décidait réellement une ligne migratoire radicalement différente, Bruxelles pourrait difficilement l’empêcher concrètement.

Le problème est donc probablement moins juridique que politique.


Le souverainisme français accumule les incohérences. Selon ce courant, l’Union européenne serait à la fois ultralibérale, néocommuniste, néosoviétique, néonazie, américaine, totalitaire.

Parfois tout cela en même temps.

Le discours devient alors purement émotionnel. l’UE est mauvaise par principe, donc tous les arguments contradictoires deviennent utilisables simultanément.

Cette logique mène à une vision conspirationniste du monde, avec l’oligarchie bruxelloise, la dictature européenne, le complot mondialiste.

Alors même que les souverainistes participent librement aux élections, disposent de médias, publient des livres et manifestent sans être interdits. Dans ce contexte, comparer l’UE à l’URSS ou à un régime totalitaire devient difficilement crédible.

Autre contradiction majeure : beaucoup de souverainistes dénoncent l’UE qui serait une tyrannie… tout en admirant la Russie ou la Chine.

Or cette Russie emprisonne les opposants, contrôle fortement les médias, centralise le pouvoir, et réprime politiquement la dissidence.

Le souverainisme français développe ainsi un curieux mélange. Il est obsédé par un antifascisme hérité de la gauche, il réclame un étatisme très fort, et admire des régimes autoritaires anti-occidentaux.

Le Brexit a longtemps été présenté comme la preuve qu’un Frexit serait possible et bénéfique.

Pourtant, les Britanniques regrettent aujourd’hui massivement leur vote, l’économie britannique a souffert, et les promesses de souveraineté totale ne se sont pas matérialisées. Il y a davantage de migrants après le Brexit qu’il n’y en avait avant.

Même Marine Le Pen a fini par abandonner explicitement l’idée de sortie de l’euro après ses résultats électoraux catastrophiques en 2017, et Florian Philippot a été chassé du parti.

Le souverainisme français a donc lui-même reculé sur sa proposition centrale.

Le souverainisme français veut simultanément :

  • conserver l’État-nation intégral ;
  • résister aux États-Unis ;
  • rivaliser avec la Chine ;
  • peser face aux grandes puissances ;
  • sortir de la dépendance américaine.

Mais une France isolée de 68 millions d’habitants peut-elle réellement rivaliser seule avec les États-Unis, la Chine et les blocs continentaux émergents ?

C’est la question centrale.

Les souverainistes refusent l’Europe politique… tout en déplorant l’impuissance européenne.


Derrière le débat sur le souverainisme se cache une question plus profonde :

Dans un monde dominé par des blocs continentaux géants, les nations européennes peuvent-elles encore peser seules ? Les souverainistes répondent oui.

Leur échec électoral chronique semble pourtant montrer qu’une majorité de Français peut critiquer l’Union européenne mais ne croit pas au scénario du Frexit.

Le débat politique européen contemporain oppose donc moins l’Europe contre les nations que l’Europe puissance contre l’Europe impuissante.

Dans cette confrontation, le souverainisme est totalement impuissant. Il critique sans cesse la faiblesse européenne, tout en refusant les outils politiques qui permettraient de la dépasser.

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