La mémère a mis son manteau gris, celui qu’elle garde pour les occasions sérieuses.
C’est le jour où elle doit passer à la banque, pour retirer un peu d’argent. Elle veut faire un cadeau à son petit-fils et elle paie tout en espèces.
Elle n’a jamais eu de carte de paiement. Elle aime avoir du liquide pour les petits achats, les fleurs du marché, un billet glissé au facteur. Ça fait partie de ses habitudes.
Et puis, elle n’a jamais bien compris les paiements sans contact. Elle a peur que la machine prenne plus que prévu.
Elle pousse la porte de l’agence. Elle sent l’odeur du gel hydroalcoolique et entend le silence climatisé. Le jeune homme derrière le guichet porte un badge. C’est un « Conseiller relation clientèle ». Elle ne le connaît pas. La mémère a connu Monsieur Dufresne, l’ancien directeur, qui la tutoyait presque, mais Monsieur Dufresne a pris sa retraite.
Alors elle explique timidement qu’elle voudrait retirer 2 000 euros. Pour acheter une belle montre à son petit-fils qui doit commencer sa carrière d’avocat.
Tout de suite, le jeune homme tape sur son clavier pour vérifier son solde. Puis il la regarde, poli mais méfiant. Il lui demande ce qu’elle compte faire de cet argent
Elle hésite. Elle ne comprend pas en quoi ça le regarde. Elle explique son intention, mais le conseiller lui demande un justificatif écrit, et lui dit que le nouveau directeur doit valider l’opération en personne !
La mémère ne comprend pas.
Avant, elle disait juste combien elle voulait, et on lui donnait. Maintenant, il faut faire des papiers. Dire pourquoi, pour qui, comment. On se croirait à la mairie.
Le conseiller parle de « réglementation anti-blanchiment », de « traçabilité des fonds », de « lutte contre le financement du terrorisme ».
Elle écoute ça bouche entrouverte, sans tout saisir.
Elle sait juste qu’elle est retraitée, qu’elle a travaillé quarante ans, et qu’elle a toujours payé ses impôts.
Elle finit par signer un papier. Le jeune homme la remercie, sourit sans la regarder, tape encore sur son clavier, fait venir le directeur et discute un moment avec lui, puis tend à la mémère les billets dans une enveloppe blanche.
Elle les range dans son sac, sans compter. Elle a l’impression d’avoir fait quelque chose de mal.
Elle pense à ce qu’elle voit aux infos : les trafics, les magouilles, les valises pleines d’argent qu’on retrouve dans les villas.
Et elle se dit que tout ce système de contrôle, de formulaires, de vérifications, n’aura empêché qu’une seule chose aujourd’hui : qu’une vieille femme retire son propre argent sans se sentir coupable.
Pendant que les honnêtes gens remplissent des papiers, les vrais circuits de l’argent sale continuent de tourner. Dans les banlieues, dans les hôtels de luxe, au Parlement de l’Union européenne, à l’Elysée. Partout, sauf chez les honnêtes gens.
Dehors, il pleut légèrement.
Elle serre son sac contre elle, avec ses billets.
Et elle se dit qu’elle déposera tout ça chez elle, dans la vieille boîte à biscuits. Là au moins, personne ne viendra lui demander des comptes.
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