Le complotisme merveilleux
Et si certaines théories du complot extrêmes et grotesques de prime abord (Terre plate, mur de l’Antarctique, récentisme, Terre creuse) étaient moins des théories politiques que des tentatives de réenchantement du monde moderne ?
L’idée peut sembler étrange au premier abord, mais elle tient assez bien d’un point de vue anthropologique.
Pendant des siècles, l’humanité a vécu dans un monde partiellement inconnu. Il existait des terres inexplorées, des zones blanches sur les cartes, des océans mystérieux, des continents mal connus. L’imaginaire pouvait encore projeter du merveilleux vers l’extérieur.
Aujourd’hui, le monde est cartographié, satellisé, mesuré, photographié. Il ne reste presque plus d’« ailleurs » géographique.
En conséquence, le mystère se déplace.
On est passé de : « Nous ne savons pas ce qu’il y a là-bas », à « On nous cache ce qu’il y a là-bas ».
Le monde est désenchanté
La notion de « désenchantement du monde » vient du sociologue Max Weber. Avec la modernité scientifique, le réel devient progressivement explicable, mesurable et bureaucratisé. Les causes remplacent les esprits. Les données remplacent les mythes.
Le monde a peu à peu cessé d’être mystérieux.
Jusqu’au XIXe siècle, pourtant, il restait encore des espaces capables de nourrir l’imaginaire : l’intérieur de l’Afrique, les pôles, les profondeurs océaniques, les confins maritimes. Les romans de Jules Verne ou de H. P. Lovecraft ont exploité cet imaginaire des territoires inconnus.
L’inconnu était palpable. Aujourd’hui, les zones blanches ont disparu.
Déplacer le mystère
Si le monde ne peut plus être mystérieux géographiquement, alors certains le rendent mystérieux politiquement ou métaphysiquement. Le mystère change simplement de forme.
Avant, on imaginait des dragons aux confins du monde, des cités perdues ou des terres inconnues. Aujourd’hui, on voit apparaitre des récits comme :
- la Terre plate ;
- le mur caché de l’Antarctique ;
- la Théorie de la Terre creuse ;
- le récentisme ;
- les civilisations effacées ;
- les histoires secrètes dissimulées par les institutions.
Le territoire inconnu devient un territoire caché.
Le complotisme merveilleux
Ces théories ne fonctionnent pas exactement comme le complotisme politique classique. Le complotisme politique cherche surtout à expliquer le pouvoir ou les événements historiques.
Ce qu’on pourrait appeler le « complotisme merveilleux » cherche autre chose : restaurer un sentiment de vertige cosmique. Le monde visible est présenté comme incomplet. Une vérité immense serait dissimulée. Les institutions scientifiques deviendraient les gardiennes d’un secret cosmique.
Il ne s’agit plus seulement de dénoncer un mensonge. Il s’agit de rouvrir l’horizon.
Le cas de l’Antarctique
L’Antarctique joue un rôle fascinant dans cet imaginaire contemporain. C’est un lieu réel, scientifique, cartographié, mais aussi extrêmement éloigné, réglementé et inaccessible au grand public. Il constitue probablement la dernière frontière géographique crédible dans l’imaginaire collectif.
On projette alors sur lui toutes sortes de récits fantastiques :
- mur de glace ;
- terres cachées ;
- bases secrètes ;
- civilisations inconnues ;
- faille dans la réalité.
L’Antarctique devient l’équivalent moderne des confins médiévaux.
Le récentisme
Le récentisme pousse encore plus loin cette logique. La thèse affirme que de larges pans de l’Antiquité auraient été inventés, dupliqués ou artificiellement allongés.
Psychologiquement, cela produit un effet très puissant : si le passé lui-même devient faux, alors l’histoire redevient vertigineuse. Le mystère ne se situe plus dans l’espace, mais dans le temps.
On ne découvre plus des continents perdus ; on découvre un passé occulté.
La terre plate
Le mouvement moderne de la Terre plate ne nie pas seulement la forme de la planète.
Il réintroduit une cosmologie fermée et hiérarchisée :
- un dôme céleste ;
- un centre ;
- une frontière interdite ;
- une séparation nette entre le monde humain et l’inconnu.
C’est presque une cosmologie pré-copernicienne réinjectée dans un univers post-spatial.
Pourquoi ces récits séduisent-ils ?
Ces théories remplissent plusieurs fonctions psychologiques et symboliques.
Elles permettent :
- de restaurer un sentiment d’épopée ;
- de donner l’impression d’appartenir à une élite initiée ;
- de transformer la banalité du quotidien en drame cosmique ;
- de recréer des frontières interdites dans un monde devenu entièrement accessible.
L’être humain supporte mal un monde totalement transparent. Quand le mystère naturel disparaît, il tend parfois à fabriquer du mystère artificiel.
Le merveilleux et la paranoïa
Il existe cependant une différence importante entre l’ancien merveilleux et le complotisme moderne.
Le merveilleux traditionnel élargissait le monde. Il ouvrait des horizons imaginaires.
Le complotisme, lui, tend souvent à refermer le réel sur une logique de manipulation permanente.
Avant, on pensait qu’il existait peut-être une cité inconnue. Maintenant, on se dit que les élites nous mentent et dissimulent des informations capitales.
Le complotisme enferme. Le merveilleux ouvre.
Des mythologies modernes
Certaines théories du complot ressemblent moins à des analyses rationnelles qu’à des mythologies modernes.
Elles réintroduisent du secret, du sacré, de l’interdit, de la révélation, une structure initiatique. Elles proposent une forme de spiritualité inversée dans un monde jugé trop expliqué. On pourrait presque résumer le phénomène ainsi :
L’homme moderne ne supporte pas totalement un monde sans énigme. Alors, lorsque le mystère naturel disparaît, il produit du mystère caché.
Le complot devient parfois le dernier continent à explorer.
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