Elle est arrivée un mardi, pliée en deux dans la boîte, avec son en-tête froid et son code client en haut à droite.
Au milieu, en gras, il y a écrit : « Relance avant mise en demeure. »
Des mots secs, précis, administratifs. Rien de personnel, rien de méchant.
Ils la posent sur la table, entre le bol et les miettes du petit-déjeuner. Ce n’est ni la première, ni la dernière. Cette fois, c’est l’électricité. Le gaz, ils ont réussi à le payer la semaine dernière, en repoussant le plein d’essence. Quant à l’assurance auto, elle attendra encore un peu.
Ils travaillent tous les deux. Lui à l’entrepôt, elle dans un salon de coiffure. Leurs horaires sont décalés, et leur rythme ne leur laisse aucun répit. Le salaire tombe et file aussitôt. Chaque mois, c’est une course d’obstacles : loyers, abonnements, courses, imprévus. Ils cochent, rayent, déplacent les échéances comme on déplace les pions d’une partie qu’on sait perdue d’avance.
Le soir, ils en parlent à voix basse. Ce n’est jamais de grandes disputes. C’est plutôt cette fatigue molle des gens qui n’en peuvent plus de calculer. Parfois, elle dit qu’ils pourraient déménager plus loin, pour trouver moins cher. Mais il faudrait une deuxième voiture, et alors tout recommencer.
Ils aimeraient avoir un enfant. L’idée revient, puis repart. Ça reste suspendu, entre deux relances. Ils se disent qu’ils s’en sortiraient bien, qu’ils trouveraient toujours un moyen. Mais la vérité, c’est qu’ils ne savent pas comment nourrir l’avenir quand le présent coûte déjà trop cher.
La lettre est toujours là, sur la table. Elle n’a pas encore été ouverte, mais on sait qu’elle est là. Elle pèse le poids des problèmes inévitables que l’on ne veut pas affronter. Elle rappelle juste que le monde ne laisse rien passer, pas même un retard de dix jours.
Ils finiront par payer. En rognant sur autre chose. Une sortie annulée, un repas un peu moins cher, une soirée sans chauffage. Rien de dramatique. Juste l’usure lente d’une existence sous tension.
Et demain, une autre lettre arrivera peut-être. Une autre relance, un autre rappel, une autre alerte. À force, ils y sont habitués. C’est ça, la vraie victoire du système : qu’on finisse par trouver normal d’avoir peur d’une enveloppe.
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