Dissertation : l'exercice le plus inutile qui soit
Dissertation : l'exercice le plus inutile qui soit

Il existe un mythe français particulièrement insupportable qui pourrit la mentalité de tous les lycéens depuis des générations. C’est le mythe de l’intelligence rhétorique. La même qui s’épanouit dans les débats télévisés hystériques et dans les dissertations prétentieuses en trois parties.

Celle qui s’épanouit dans un débat télévisé hystérique ou dans une dissertation bien ficelée en trois parties. Celle qui prétend pense le monder à coups de citations sorties d’un manuel de prépa. C’est propre, élégant, rassurant. Ça donne le sentiment d’avoir de la culture et une capacité de raisonnement. Mais c’est surtout du théâtre, de la pose intellectuelle, et on l’apprend à tous nos gamins pour s’assurer qu’ils restent des idiots prétentieux toute leur vie.

Soyons clairs dès le début. Le débat et la dissertation n’ont jamais servi à penser. Le but premier de ces exercices rhétoriques est de briller, de dominer, de triompher verbalement. Ce n’est pas une quête de vérité. Surtout pas. C’est essentiellement une mise en scène de l’intelligence. L’objectif n’est pas de comprendre le réel, mais d’avoir raison, ou mieux encore : de faire croire qu’on a raison. La différence entre le débat et la dissertation, c’est que la seconde est plus discrète, et donc moins nuisible, que le premier.

Poussons la réflexion sur le débat. Il suffit d’allumer n’importe quelle émission dite politique pour comprendre immédiatement le problème avec cet art oratoire. Les invités ne s’écoutent pas, ils attendent leur tour pour réciter leur laïus. Chacun campe sur ses positions, fait semblant d’échanger. Le débat, c’est un tango verbal improvisé qui ne mène nulle part. On n’apprend rien dans un débat car ce n’est pas fait pour nous apprendre quelque chose. C’est le concours de la dernière formule, de la phrase assassine, de la référence obscure qui fera taire l’adversaire.
Personne n’évolue ; ni les débatteurs, ni les spectateurs. Le débat, c’est ce qu’on appelle vulgairement de la branlette intellectuelle. Les adversaires se font plaisir en s’écharpant, les spectateurs prennent plaisir à voir ce combat de coqs,

Continuons avec la dissertation. On nous a fourré la méthodologie de la dissertation dans le gosier dès le lycée, on en a mangé dans l’enseignement supérieur, et ceux qui passent des concours doivent encore picorer les miettes de ce plat infect.

J’ai longtemps cru que la dissertation était le sommet de l’intelligence, l’apex de la réflexion humaine. La dissertation, c’est ce qui permet de saisir un problème complexe, d’analyser toute sa profondeur, et de solutionner ce problème. Il n’en n’est rien. Et je l’affirme car j’ai pratiqué la dissertation à haut niveau pendant mes études de lettres et quand j’ai passé le CAPES de lettres.

La dissertation, avec le recul, est monument de prétention et d’arrogance. On prétend, dès l’âge de 15 ans, à résoudre des questions fondamentales du type « L’homme est-il libre ? » ou « Qu’est-ce que la vérité ? ». En trois parties, avec une transition entre chaque partie, et des exemples pour illustrer les arguments.

La dissertation, c’est la promesse délirante que l’on peut capturer la complexité du monde dans un plan en I – II – III.

Il suffit de suivre la recette, de faire joli plan, de trouver LA problématique. D’une partie à l’autre, on dit une chose, puis on nuance, puis on explore un thème plus ou moins complémentaire. Enfin, on fait une synthèse molle qui ménage la chèvre, le chou, et le correcteur.
Ce n’est pas de la pensée, c’est de la pose intellectuelle.

Penser le monde, le vrai monde, c’est autre chose. Ça prend toute une vie. On ne fait pas ça sur une chaise inconfortable, dans une période de temps très limitée. On prétend commenter en deux, quatre ou six heures de livres dont l’écriture a requis des années de vie.

Que penserait Kant s’il voyait des étudiants de philo commenter sa Critique de la raison pure pendant quatre heures ?

Que dirait Flaubert, cet orfèvre de la langue française, s’il observait des étudiants analyser Madame Bovary dans un amphithéâtre glacé ?

Ces deux simples questions mettent en évidence toute la stupidité de cet exercice qu’on nous présente comme l’acmé de la pensée humaine.

Penser le monde, ce n’est pas insérer une citation de Kant dans un paragraphe sur la liberté. C’est étudier, lire, croiser les données, douter, recommencer, reformuler, admettre ce que l’on ne sait pas. C’est passer des années sur un sujet ; échouer, y revenir, reconstruire.

Penser, c’est reconnaître que la pensée demande du temps, de la rigueur, et surtout l’humilité. On ne pense pas dans un studio de télévision. On ne pense pas non plus dans une salle de classe où l’on note la capacité à faire semblant d’avoir tout compris.

Il faut dire que l’intellectualisme français adore ces exercices. Ici, briller c’est parler bien, longtemps, et de tout. C’est avoir de la culture générale. La culture générale, c’est l’art de ne savoir quasiment rien sur quasiment tout. Plus la pensée est floue, plus elle passe pour une pensée profonde. On confond la parole avec la pensée, le style avec la profondeur, le plan bien mené avec la lucidité.

La culture générale et l’art oratoire étaient valorisées dans les sociétés mondaines, dans lesquelles il est de bon temps d’avoir un avis sur chaque sujet, d’imposer à l’assistance une affirmation sortie du chapeau sur un sujet complexe pour fermer la porte à cette complexité qui génère la pensée.

Pendant ce temps-là, dans d’autres traditions, on se tait.

En Asie, par exemple, Confucius enseignait dans le silence. Dôgen écrivait des lignes brèves qui avaient la densité du granite. Lao-Tseu préférait le paradoxe à la démonstration bavarde. Penser, en Asie, ce n’est pas bavasser, hurler son opinion à la face de l’autre, et rédiger des pages de brouillon d’intelligence. C’est vivre, pratiquer, observer longuement. Loin de nos dissertations en trois parties, les Asiatiques concentrent leur pensée au lieu de l’étaler.
Les Asiatiques ne cherchent pas à convaincre par la joute, mais à voir plus clair.

Chez nous, la pensée est un jeu de rôle. En Asie, elle est un chemin vers la Vérité (avec un V majuscule).

Retrouvez les différents textes des Nouvelles Mythologies Françaises sur la page consacrée.

Retrouvez la playlist sur YouTube.

Revenir à l’accueil.

By Auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *