Géopolitique de plateau, ou l’empire des prophètes auto-certifiés
Il est une discipline austère qui, jadis, était réservée à quelques rares universitaires, d’anciens ambassadeurs discrets, et de vieux professeurs d’histoire qui connaissaient l’importance d’une frontière, d’une guerre ou d’un traité. Aujourd’hui, cette la géopolitique est devenue un sport de combat pour Youtubeurs en quête de vues, journalistes en roue libre et autodidactes déscolarisés.
Les oracles et les prophètes de la géopolitique de plateau

À la télé, on parle de l’importance géostratégique du Détroit de Malcca. Vous ne connaissez pas le sujet ? Pas grave ! Les intervenants non plus…
On voit ces oracles modernes partout. Sur des plateaux télé qui feignent l’actualité sérieuse, dans des vidéos d’une heure trente avec une immense bibliothèque dans le fond pour faire sérieux et se donner un air cultivé, ou dans des podcasts confidentiels mais sentencieux.
Ils dissèquent les intentions des puissants avec l’assurance d’un conseiller de l’Élysée, ce qu’ils ne sont évidemment pas. Ils prédisent la prochaine invasion, analysent les discours comme des psychanalystes freudo-machiavéliens, citent Brzezinski une fois de temps en temps pour faire croire qu’ils l’ont lu, font référence aux bouquins de Xlausewitz pour faire croire qu’ils ont fait des études, et pensent avoir le niveau pour devenir conseillers chez McKinsey et consort.
Évidemment, en dehors de leur bulle algorithmique, ils ne sont rien.
OSINT (le renseignement en sources ouvertes), l’outil du stratège virtuel
Leur grille de lecture est une savante combinaison de ressentiment personnel, de souvenirs de Terminale, de lectures de blogs confidentiels, et surtout d’intuition de génie.
Ils n’ont jamais lu un câble diplomatique, n’ont jamais assisté à une négociation, ignorent tout des canaux discrets de la diplomatie, mais ils savent.
Que savent-ils ? Absolument tout.
Ils savent ce que Poutine pense « au fond », en vrai de vrai. Ils savent pourquoi les États-Unis « ont intérêt à faire durer la guerre en Iran ». Ils prétendent même être capables de prédire l’invasion de Taïwan par la Chine.
Internet a permis à cette clique de cuistres de sortir des bistrots de village dans lesquels la société les avait cantonnés, et on les affublait du doux sobriquet « d’idiot du village », pour empêcher leur folie de se répandre dans les rues, mais la fibre optique a ouvert en grand les portes de l’asile.
La géopolitique est devenue un jeu de rôle

La géopolitique de plateau, c’est l’art renouvelé de lire dans les feuilles de thé, le marc de café ou les lignes de la main. À ceci près que cette discipline prétend dévoiler l’avenir du monde tout entier, alors que les diseuses de bonne aventure se contentait de prédire aux gogos leur journée du lendemain.
Les géostratèges prennent la géopolitique pour un feuilleton, un immense théâtre de marionnettes où chaque chef d’État est tiré par des ficelles visibles à leurs seules mirettes, et joue le rôle que leur scénario mental a prévu. Il y a les impérialistes qui ont une revanche à prendre, les stratèges froids, les dictateurs émotifs, les peuples qui aspirent à la démocratie, et les manœuvres mystérieuses que leur œil de lynx est bien le seul à percevoir.
Tout est simplifié à l’extrême. Les intentions des uns visent à humilier les autres, les cartes sont colorées, les flèches pointent vers le prochain front, les pays sont rangés comme des pions sur un échiquier, et l’Histoire suit le cours qu’ils ont prévu pour elle.
L’arrogance des cuistres
Mais le plus savoureux, c’est leur ton. Cette assurance olympienne du type qui voit clair dans le jeu des puissants. Il a lu deux articles sur le Courrier International et un vieux livre de McKinder, et le voilà prêt à juger la politique étrangère d’un continent entier.
L’Europe est un pion des Américains, l’Ukraine est un prétexte, Israël est une fabrication du lobby militaro-industriel américain, et l’Afrique est le théâtre des nouveaux impérialismes.
Ils ne savent pas comment fonctionnent les ambassades, ils ignorent que les relations internationales passent par mille couches d’intermédiaires, mais ils résument tout en quelques phrases.
Ce n’est plus de l’analyse, mais de l’astrologie couplée à de la psychanalyse digne de Gala. On pourrait presque les imaginer tirer les cartes pour savoir si la Chine va attaquer Taïwan.
Vendre son incompétence

Mais ces gens ne sont pas dangereux. Tout au plus, ils sont distrayants ; comme les vendeurs de tapis dans les souks. Ils ont l’œil qui brille et le verbe enjôleur. On les écoute comme on écoute une histoire bien racontée : pour le plaisir de l’exagération, du récit romanesque, du frisson.
Le seul problème, c’est quand ils se prennent au sérieux ; quand ils croient vraiment influencer l’opinion, quand ils se persuadent qu’ils détiennent des vérités que les autres (les diplomates, les stratèges, les historiens) seraient trop lâches pour révéler, et quand ils prétendent envoyer de jeunes Français se faire trouer la peau dans les steppes ukrainiennes tandis qu’ils resteront avachis sur leur bedaine de bourgeois, une manette de jeux vidéo entre les paluches.
Ils peuvent se permettre de fantasmer la guerre, car ils savent qu’ils n’auront jamais à la faire, et qu’en cas de conflit armé ils accueilleront l’envahisseur avec le café et les croissants pour éviter de se prendre une balle qu’ils mériteraient pourtant plus qu’aucun autre.
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