Il a cinquante ans, mais il en paraît soixante. Pas à cause des rides, mais à cause du regard. Ce regard fatigué qu’ont les hommes qui se lèvent trop tôt depuis trop longtemps.
Il est électricien depuis qu’il a dix-sept ans. Il a vu passer des chantiers, des hivers, des clients, des kilomètres de câbles. Son dos le rappelle chaque matin à la réalité de son quotidien. Ça fait plus de trente ans qu’il porte sa vie sur ses épaules.
Quand il a commencé, on lui disait qu’à cinquante-cinq ans, il pourrait lever le pied et partir à la retraite. Puis c’est passé à soixante. Maintenant, on lui parle de soixante-quatre, voire soixante-sept. Et pourquoi pas soixante-dix.
Il écoute ça à la radio, en montant un compteur, et il sent ses bras faillir. Pas à cause de la colère, non, ça lui a passé depuis un moment déjà. Plutôt à cause d’un désespoir mou, d’une lassitude implacable. C’est comme un poids qui se rajoute à ceux qu’il porte déjà sur ses épaules.
Il se dit que ceux qui décident de tout ça n’ont jamais passé une journée à ramper dans un grenier en plein été, ni à grelotter sur un chantier sans fenêtre en février. Que pour eux, « travailler plus longtemps », c’est juste du temps passé assis dans un burlingue. Pour lui, c’est une punition.
Il est fier de son fils. C’est le premier de la famille à avoir fait des études. Il est dans les assurances, devant un écran, dans des bureaux climatisés. Il gagne pas grand-chose, mais au moins, il n’a pas mal au dos. Sauf que, paraît-il, les assurances aussi serrent la vis. Restructurations, informatisation, salaires gelés. Son fils lui dit que le monde change, que ça devient plus dur.
Lui, il se dit qu’il a donné ce qu’il pouvait. Il n’a jamais triché, jamais profité. Il a réparé des choses qui ne marchaient plus, il a rendu service. Et maintenant, on lui dit qu’il n’a pas assez donné. Qu’il faut continuer encore un peu. « Un peu », c’est quand même des années de vie supplémentaires. Des hivers à travailler dans le froid. Des étés à cuire sous les toits. Des années à espérer que son corps tiendra le coup.
Alors il continue, parce qu’il n’a pas le choix. Il se dit que s’il s’arrête, il n’aura rien. Et que s’il continue, il perdra tout doucement le peu de force qu’il lui reste.
Dans sa tête, il compte les années comme on compte les jours de pluie avant le retour du beau temps.
Mais il commence à douter qu’il y ait encore un soleil quelque part.