L’expat est un mauvais Français
Un Français qui quitte la France, ce n’est jamais anodin. Ce n’est jamais neutre. Ce n’est jamais simplement “quelqu’un qui a changé de pays”.
Non. En France, partir vivre à l’étranger, c’est comme sortir de l’Église en pleine messe. C’est trahir, blasphémer, renier son pays. Le bon citoyen, lui, il reste ici, même quand tout s’effondre, parce qu’on n’abandonne pas son pays. Surtout pas quand il a été si généreux avec vous.
L’Africain qui arrive illégalement en France est un héros qui fuit la guerre, mais le Français qui explore d’autres horizons est un traître.
L’expat fuit l’épave « France »
Il suffit de dire que Nicolas est parti s’installer à Lisbonne ou à Montréal, pour que l’on entende les chouineries des héritiers de 1789.
« Qu’il rembourse ce que la République lui a donné ! »
« Il a été éduqué gratuitement, soigné gratuitement, tout ça pour aller payer moins d’impôts ailleurs. »
« C’est un profiteur, un ingrat, un traitre. »
« C’est un déserteur, un lâche, un collabo ! »
Et si en plus quelqu’un explique que Nicolas est très heureux là où il est et qu’il n’a pas l’intention de revenir en France, les Français captifs tombent en syncope.
L’expat trahit la France
Car en France, la mobilité internationale n’est pas une liberté. C’est une infidélité. Celui qui part ne s’éloigne pas, il abandonne. Il n’explore pas, il trahit. Et il faut le punir symboliquement, en l’accablant de culpabilité, comme s’il avait emporté dans ses valises un morceau de la solidarité nationale.
Il serait intéressant de comparer les réactions des socialo-communistes et des patriotes pour savoir lequel des deux camps est le plus venimeux lorsqu’il est question d’expatriation. En attendant, nous pouvons observer que les deux rivalisent de stupidité.
Les gauchistes haïssent les riches et disent vouloir les expulser du territoire, mais lorsqu’un Français qui gagne bien sa vie s’expatrie, ils l’injurient de la pire des manières et lui reprochent de ne plus vouloir payer ses cotisations.
Les patriotes affirment vouloir défendre l’identité de la France et diffuser sa culture et ses valeurs, mais lorsqu’un Français de talent exporte l’âme française à l’étranger, ils le traînent dans la boue et l’accusent d’abandonner une cause qui n’existe que dans leur tête.
L’expat fait envie
Mais le discours change quand l’expat rentre au bercail et raconte ce qu’il a vécu à l’étranger. Il suffit qu’il explique à quel point tout est plus simple ailleurs, pour que le ton s’adoucisse.
Et alors, soudain, tout bascule. La colère se mue en envie. Les mêmes qui juraient qu’ils ne quitteraient jamais ce pays béni commencent à partager le point de vue du traitre. Le félon devient visionnaire. Le lâche devient pionnier. Le déserteur devient précurseur.
On lui demande même quelques conseils pour quitter le navire pendant qu’il est encore temps, car bon, tu vois, la paperasse, les impôts, les salaires, l’insécurité… voilà quoi.
Tout le monde veut connaître sa recette. On veut ses astuces. Il a fait ce qu’on n’ose pas faire, et donc on le jalouse tout en le sanctifiant. Hier, c’était encore une tache sur le drapeau tricolore ; aujourd’hui, c’est un héros discret que l’on admire et que l’on cherche à imiter.
L’expat, ce héros discret
Le Français moyen veut connaître la recette du succès de l’expatrié pour son propre compte, mais il ce qui l’empêche d’en profiter, c’est sa mentalité. Car Monsieur Moyen est un être paradoxal. Il rêve d’un État-providence à la suédoise, d’une fiscalité à la portugaise, de services publics à la suisse, d’un climat à l’espagnole, d’un coût de la vie à la thaïlandaise et d’un mode de vie à la japonaise, mais sans bouger de chez lui. Et quand il part, il exige de conserver la Sécurité sociale, la retraite, la citoyenneté, la culture de son pays et le droit de vote.
Même à l’étranger, Monsieur Moyen veut rester Français. Il veut continuer à se plaindre de la France, mais en terrasse à Bali. Il veut continuer à défendre les services publics, mais sans y être confronté. Monsieur Moyen veut être un dissident moral sans renoncer à l’identité du Résistant.
Monsieur Moyen croit qu’il vit dans le meilleur pays du monde car le doliprane y est remboursé par la Sécu. La sécurité sociale obligatoire, la carte vitale et le doliprane gratuit sont les trois freins qui empêchent Monsieur Moyen de quitter le territoire. Et c’est peut-être mieux ainsi… Le monde n’a pas besoin de Monsieur Moyen.
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