Le chrisme
Le chrisme

Récemment, on m’a recommandé de regarder les vidéos de l’humoriste Louis C.K..
Son objectif est simple : montrer que la Bible serait un tissu d’absurdités.

Sa méthode consiste à relever les incohérences apparentes, pointer les éléments illogiques, et tourner en dérision les récits.

De mon côté, je ne suis pas pratiquant. Je ne sais même pas si je suis croyant. Mais je m’intéresse aux mythes, aux récits fondateurs, aux religions, et les Évangiles font partie des textes que je lis.


Le sketch en question porte sur un extrait de Évangile selon Marc (chapitre 11, versets 11 à 21).

Jésus a faim. Il voit un figuier avec des feuilles. Il s’en approche, mais il ne trouve aucun fruit (ce n’est pas la saison). En conséquence, il maudit l’arbre. Résultat, le lendemain, le figuier est desséché.

(Entre-temps, Jésus chasse aussi les marchands du Temple.)


Pour les athées, ce passage est absurde. Jésus ne saurait pas que ce n’est pas la saison des figues. Dieu aurait créé les saisons… et son fils s’étonnerait de leur fonctionnement. Conclusion : le texte est incohérent.

« Le fils de Dieu ne sait même pas quand poussent les figues ? La Bible n’a vraiment aucun sens ! »


Ce type de critique repose sur une erreur fondamentale : lire un texte symbolique comme un récit factuel. Mais dès qu’on change de niveau de lecture, tout bascule.

Question simple, mais décisive : pourquoi un figuier, et pas un pommier ou un noyer ?

Dans la tradition biblique, le figuier n’est pas neutre. Il symbolise le peuple d’Israël, les descendants de Jacob, la communauté croyante.

Ce n’est pas un arbre choisi au hasard. C’est un symbole collectif.

Relisons la scène avec cette clé :

  • le figuier a des feuilles → apparence de vitalité
  • mais pas de fruits → absence de fécondité

Cela devient : un peuple qui a les signes extérieurs de la foi, mais pas la foi intérieure.

Jésus ne maudit pas un arbre. Il juge la stérilité spirituelle du peuple d’Israël.

La scène suivante confirme cette lecture.

Jésus entre dans le Temple. Il y trouve des marchands, renverse les tables et chasse les vendeurs.

Le lieu censé être sacré est devenu un lieu de commerce. On retrouve exactement la même logique : l’apparence religieuse et l’absence de vérité spirituelle.

Ce passage s’inscrit dans un thème central de la Bible : le peuple se détourne de Dieu, malgré les signes extérieurs de fidélité. Le figuier s’inscrit dans cette dynamique.


Comme n’importe quel texte sacré, ce passage, et la Bible dans son ensemble, admet plusieurs lectures : symbolique / morale / théologique / ésotérique.

Le problème, c’est de n’en avoir qu’une seule lecture (et la plus pauvre qui soit, dans le cas des athées littéralistes).

Lire ce passage littéralement, c’est comme lire un poème de Arthur Rimbaud au premier degré.

On pourrait dire que les images du poème n’ont aucun sens, que les métaphores sont incohérentes.

Mais ce serait simplement avouer qu’on ne comprend pas le texte.

Le vrai clivage n’est pas entre croyants et non-croyants, mais entre deux manières de lire. Il y a ceux qui s’arrêtent à la lettre, et ceux qui cherchent l’esprit du texte.

Même en droit, on retrouve cette distinction : la lettre de la loi versus l’intention du législateur.

Exemple : “Tu ne tueras point”.

Une lecture littérale absurde donnerait le résultat suivant : je ne tue pas directement, mais je fais tuer quelqu’un = donc je serais innocent.

Évidemment, c’est grotesque. L’esprit de la règle dépasse la formulation.


Il y a ici une convergence inattendue entre les athées et les intégristes religieux qui partagent un point commun évident : ils lisent le texte au premier degré.

Les uns pour dénoncer, les autres pour imposer, mais dans les deux cas l’esprit disparaît.

Ce qui frappe, ce n’est pas seulement le sketch, mais le public. Des centaines de personnes rient sans voir l’erreur de lecture. Cela révèle quelque chose de plus profond : une rupture entre l’homme moderne et le langage symbolique.

Lire un texte sacré comme un manuel factuel, c’est perdre la poésie, la profondeur, la dimension spirituelle. C’est comme si toute forme de langage non-littéral devenait illisible.

Le vrai problème, ce n’est pas que le texte serait absurde, c’est que la grille de lecture utilisée est inadaptée.


La critique de Louis C.K. ne révèle pas l’absurdité de la Bible. Elle révèle plutôt la difficulté contemporaine à lire un texte autrement que littéralement. Ce n’est pas le texte qui manque de sens. C’est plutôt la lecture qui manque de profondeur.

Revenir à l’accueil.

By Auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *