Journalisme français : l’exception culturelle
Le journalisme français se distingue de tous les autres. J’ose dire qu’il est unique, qu’il participe à ce que nous nommons avec beaucoup de prétention notre « exception culturelle ». Toutefois, l’exception et l’originalité ne sont pas nécessairement des gages de qualité, comme je vais le démontrer.
Pendant que les Anglo-Saxons envoient des reporters fouiller les poubelles du Pentagone, enquêter sur des scandales financiers ou déterrer des vérités qui font trembler l’État, le journaliste français, lui, se croit toujours en classe de terminale et passe sa vie à rédiger des dissertations.
Le journalisme français, ou l’art de disserter
Chez nous, le métier du journaliste n’est pas d’informer, mais de disserter. Chaque article est une petite copie de bac de philo, avec introduction, développement et conclusion bancale. Mais au lieu d’un sujet sérieux, il disserte sur les changements de société, sur les impressions que lui inspire la nomination de tel ministre, ou sur les menaces latentes qui planent au-dessus de la République.
Il croit que ses lecteurs attendent un commentaire composé de l’actualité.
En conséquence, on n’apprend rien en lisant nos feuilles de chou.
Le journalisme français, ou l’espoir de la postérité littéraire
Le plus pathétique, c’est l’espoir de postérité. Le journaliste français, plume tremblante à la main et œil fiévreux à l’affut, imagine qu’on se souviendra de lui. Mais à peine son papier est-il imprimé qu’il est déjà périmé ! L’actualité a une durée de vie très limitée ; une information en chasse une autre.
Ce qu’il prend pour un chef-d’œuvre littéraire finit oublié dans une poubelle, jauni dans une archive que personne ne consultera, ou recyclé pour emballer les frites du kebab du coin. Quant à son nom, il est évidemment oublié. Personne ne relit les articles du Monde ou de Libération du mois dernier, alors imaginez le sort des articles plus anciens !
Le journalisme français, le refuge des lettreux sans talent
Le journaliste français est souvent un littéraire frustré, un romancier raté qui se console en croyant que son style passionnera les foules. Mais le lecteur ingrat se moque de ses belles phrases. Le lecteur veut de l’information de qualité ! Il veut savoir ce qu’il s’est passé de grave dans son pays et dans le monde !
Or, dans l’article français, il faut slalomer entre les envolées lyriques, les adjectifs enflammés, les phrases non verbales, les tournures impersonnelles, les indignations creuses, pour espérer grappiller deux ou trois faits intéressants.
Or, on lit pour s’informer, pas pour se pâmer devant la prose vaniteuse d’un étudiant attardé !
Le journalisme français et la corruption
Et puis il y a la soumission structurelle. En France, un journal dépend du pouvoir politique qui le subventionne. C’est ainsi. Dès lors, on ne mord pas la main qui nourrit.
Le journalisme français n’est donc pas un contre-pouvoir, mais un sous-pouvoir. Les faiseurs de feuilles commentent sans attaquer, dénoncent à moitié, arrondissent les angles, et se taisent quand il faudrait aboyer.
Ajoutez à cela l’art français du courtisan, et le résultat devient grotesque ! Depuis la cour de Louis XIV, la carrière des lettres s’est toujours faite en quémandant les faveurs des puissants. Le journalisme n’a jamais su échapper à cette règle.
Le journaliste rêve de dîner avec le ministre, de tutoyer le député, et si possible de franchir la frontière poreuse entre la presse et la politique. Écrire, ce n’est plus chercher la vérité, c’est espérer une nomination. Le journaliste français n’écrit pas pour informer, mais pour plaire à la cour.
Le lecteur, dans tout cela, subventionne le carriérisme du journaliste-paillasson avec ses impôts, et se fait traiter de facho quand ses opinions contredisent celles des classes dirigeantes.
Le journalisme français et la servilité
Au fond, le journalisme français, c’est une caste de petits marquis de la plume, qui font semblant de servir le public alors qu’ils rêvent d’être décorés par le pouvoir.
Ils n’offrent aucun scoop, ils ne proposent pas d’enquête, et ils n’ont aucun courage. Ils fournissent des dissertations fades, nourrissent des ambitions vaines, et font l’étalage d’une docilité servile.
Au fond, le journaliste français n’est rien d’autre qu’un courtisan moderne. Les nobles ont disparu mais la mentalité est restée. Il faut flatter le prince et capter son regard pour décrocher une faveur.
À Versailles, on tendait une perruque pour espérer un sourire royal. Aujourd’hui, on rédige une chronique pour être invité sur un plateau ou dans un dîner ministériel.
Le journalisme français et la soumission
Le journalisme français n’a jamais vraiment rompu avec cette logique de sujétion. Le journaliste vit dans l’illusion de parler au peuple, mais il ne parle en réalité qu’à ses pairs et à ses protecteurs politiques.
Ce n’est même pas un chien de garde, comme le disait Serge Halimi, mais un labrador. Un labrador toujours prêt à remuer la queue pour obtenir une petite caresse de son maître.
Le vrai scoop n’est jamais dans les articles du journaliste, mais dans les coulisses des discussions entre les puissants où il attend, obséquieux, qu’on lui donne quelques miettes de confidence. La France ne produit pas des journalistes, mais des valets à plumes.
Le journalisme français, c’est un théâtre de vanité dont l’actualité se charge heureusement d’effacer les traces.
Mais ne rigolez pas, car c’est fait avec votre pognon. La moitié du coup d’un étudiant est prise en charge par l’Etat. Autrement dit, vos impôts ! En France, l’Etat subventionne la presse censée être indépendante. Il finance les études des gratteurs de papier et les journaux qui les embauchent. On ne s’étonne plus, alors, que nos journalistes soient systématiquement du côté des dirigeants.
Retrouvez les différents textes des Nouvelles Mythologies Françaises sur la page consacrée.
