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  • Le touriste, un fléau saisonnier
Le pire touriste est évidemment le boomer en camping car.

Le touriste, un fléau saisonnier

Auteur22/05/202612/09/2026

Touristes, Go Home !

Le soleil revient, les oiseaux chantent, les robes raccourcissent. Tout pousse à croire que l’été est une bénédiction, une récompense pour avoir traversé l’hiver français glacial (en dépit du réchauffement climatique). Et pourtant, dans son infinie sagesse vengeresse, Dieu a créé un contrepoison à toute cette beauté : le touriste.

L’humanité, chassée du paradis terrestre, n’aura jamais droit au bonheur pur et infini. À chaque saison, sa malédiction ! En été, c’est cet hurluberlu coiffé d’un bob ringard, bardé de sacs, une gourde à la hanche, armé de bâtons de marche, qui déambule dans nos rues avec des yeux ronds comme des soucoupes, ému par des vieilles baraques ou par un mur en crépi jaunâtre qu’il prend pour une fresque de la Renaissance.

Rentre chez toi, sale touriste

Le touriste n’observe pas le monde, il le découvre à chaque coin de rue. C’est un Christophe Colomb de la ruelle ensoleillée. Placez-le dans n’importe quel village mort et il se prendra pour Indiana Jones dans un temple égyptien, ce benêt.

Quand il met le pied dans une rue pavée de 300 mètres, il se prend pour un archéologue qui redécouvre Pompéi. Dans sa bouche, tout est « beau », « authentique », « pittoresque », « chargé d’histoire » ; des mots qui ne veulent rien dire et qu’il ne comprend même pas. Dans sa tête, c’est comme s’il explorait les vestiges d’un empire oublié. Il photographie des jardins publics, des commerces, les plats que lui servent les restaurateurs, et, plus globalement, tout ce qui lui passe sous les yeux. Les objets les plus prosaïques sont dignes du carnet de voyage qu’il rédige dans sa tête. Même une borne à compost est « typique du mode de vie local ».

Le touriste est foncièrement arrogant

Il s’adresse aux autochtones (c’est-à-dire les gens normaux, qui habitent là et font leurs courses) comme s’ils étaient les gardiens d’un temple sacré. Il leur dit : « Vous avez de la chance de vivre ici… c’est si beau ! », d’un ton inspiré. C’est comme s’il leur révélait une vérité qu’ils ignoraient. Comme si, par sa seule présence et son admiration, il donnait soudain un sens profond à la vie locale. Comme si les habitants avaient besoin de l’avis de ce cuistre pour comprendre l’environnement dans lequel ils vivent toute l’année.

Car le touriste n’est pas seulement un imbécile auquel on a envie de mettre une claque sur la nuque. C’est aussi, et surtout, un être arrogant qui croit que son opinion mérite d’être énoncée à haute voix.

Les touristes attifés comme des randonneurs

Et que dire de son accoutrement ? Le touriste est prêt pour l’ascension d’un glacier, alors qu’il explore Le Havre. Il a des chaussures de randonnée, un sac à dos de 60 litres, des lunettes de sport, une gourde, et souvent, même, des bâtons de marche.

Le touriste part déjeuner dans une ville de 20 000 habitants comme s’il se préparait à affronter l’Amazonie. Il est persuadé qu’il peut manquer d’eau à tout moment. Alors il s’équipe, anticipe son trajet, sécurise son parcours. Résultat, il se trimbale avec des gourdes de deux litres suspendues à son sac, car chaque bistrot et chaque commerce qu’il serait amené à croiser pourrait être un mirage.

Les boomers en camping-car

Et le pire touriste de tous, c’est le boomer en camping-car. Alors là… Celui-là !… C’est mal de souhaiter la mort des gens… Très mal. C’est péché devant notre Seigneur, mort sur la Croix pour racheter nos péchés. Mais le boomer en camping-car, quand je le vois, je prie pour qu’il y ait une immense canicule !

Ce touriste-là en particulier, c’est la version motorisée de l’emmerdement. Il ne visite pas : il colonise. Il ne se déplace pas : il campe, il occupe, il impose sa lenteur pachydermique aux routes étroites des villages. Le boomer est en retraite, alors il a le temps. Il est persuadé que tout le pays est un terrain de jeu pour ses errances à diesel.

Prends ta carte vermeil, pépé !

Il s’engouffre dans des ruelles trop petites pour son attirail de gitan, il exécute des manœuvres impossibles, il bloque la circulation pendant vingt minutes, puis il invective les locaux qui osent klaxonner.

L’été, tout l’espace public appartient à cette racaille aux cheveux blancs. Et malheur à celui qui lui rappelle que les autres existent. Maudits soient ceux qui lui signalent qu’il fait chier tout le monde, putain de merde !

Et tu veux savoir ce que c’est, le plus insupportable dans l’histoire ? C’est qu’il finance cette oisiveté conquérante avec l’argent des actifs ! C’est leur sueur, leur productivité, leur stress quotidien qui lui permettent de faire le tour de France à 20 km/h, en short et claquettes, la mine béate. Pendant que d’autres travaillent pour que la société tienne debout, lui plante sa table pliante sur le parking de l’Intermarché du coin, ouvre une bouteille de rosé et se félicite de sa « belle retraite bien méritée ».

Non seulement le boomer en camping-car nous ralentit quand on va au boulot et qu’on en revient (car nous on part pas en vacances en été, ça coûte trop cher), mais en plus il nous suce les cotisations sociales, le vieux vampire ! A chaque fois qu’il fait le plein de sa roulotte, c’est notre fiche de paie qui est ponctionnée. Quand il achète de la charcuterie, c’est notre carte bancaire qui est débitée.

Le touriste impose sa présence

Mais au fond, le touriste ne voyage même pas pour voir le monde. Non ! Il voyage pour voir ce que le monde pense de lui. Il veut être ému et « vivre des choses » pour les raconter à ses proches en rentrant chez lui. Tout ce qui compte, c’est son petit plaisir. Le touriste est un pèlerin de l’émotion éco+, un pêcheur de sensations certifiées « authentiques » mais bien balisées. Sa joie, c’est de s’émouvoir sans danger. S’il pouvait, il s’émerveillerait devant un lampadaire.

Et il le fait, bien sûr. Il le photographie, le lampadaire !

Le touriste n’est pas ontologiquement méchant, mais il est fondamentalement arrogant. Il pense que tout ce qu’il photographie est remarquable. Il a cette fâcheuse tendance à transformer la banalité de notre quotidien en éléments pittoresques. Il folklorise les vivants, rend exotiques les lieux ordinaires, transforme les commerçants en figurants de son film intérieur.

Le touriste est le personnage principal d’un film narcissique qui ne se joue que dans sa propre tête de con.

Et il rentre chez lui avec des photos floues, 200 euros de souvenirs inutiles, et la satisfaction d’avoir « fait le Périgord ».

Le touriste « fait » tel pays ou tel département

Il y a un élément de langage chez le touriste qui est très révélateur de sa mentalité toxique, de sa vision faisandée du monde qui l’entoure. Il dit qu’il « fait » un pays, une région, ou une ville. On l’entend dire : « Ah j’ai fait le Maroc », « J’ai fait la Grèce », « J’ai fait la Bretagne ».

Mais de quoi il parle, au juste, ce gougnafier ?

C’est là que le touriste dévoile sa plus grande trouvaille lexicale : il « fait » les pays. Il ne les visite pas, il ne les découvre pas, il ne s’y perd pas : il les fait. Comme on fait ses courses, la vaisselle, un sudoku, ou cinq doses de vaccins Pfizer. Le monde devient une liste de cases à cocher, un inventaire à compléter. « J’ai fait la Grèce », ça veut dire :

« J’ai posé mes fesses mal torchées à l’hôtel, trempé mes pieds sales dans la piscine, pris un temple en photo, pissé derrière les colonnades, posté la vidéo du coucher de soleil sur les réseaux sociaux. Allez hop, c’est fait ! »

Fais ta valise et repars chez toi

Le touriste-gougnafier croit que « faire » un pays, c’est additionner trois photos et emballer ça dans une story sur Instagram. Il a traversé un marché ? Le pays est « fait ». Il a posé son cul merdeux sur une plage ? Le pays est « fait ». Il a vu un tas de caillou ? Il a fait le tour du pays, il le connaît déjà par cœur et vous en parlera toute une soirée.

Peu importe si le reste lui échappe, peu importe s’il n’a rien compris, peu importe s’il est passé à côté de tout. L’essentiel, c’est que la case soit cochée dans sa petite tête.

Ce langage trahit une vision comptable du voyage : le monde devient une collection, ce n’est plus une expérience. Le touriste « fait » les pays comme un philatéliste colle ses timbres, ou comme un joueur de Pokémon capture ses bestioles. L’Afrique ? « Faite ! » Et pour cause, il a visité Yaoundé y a 25 ans ! L’Asie ? « Faite ! » Il a passé une semaine en Thaïlande l’année dernière à piner des ladyboys. Les pays du monde ne sont plus des lieux habités chargés d’histoire, mais des vignettes Panini à collectionner dans l’album de la vanité du touriste occidental.

Et quand, le soir, il raconte à ses amis qu’il a « fait le Japon », il ne narre pas une aventure, il exhibe un trophée.

Le touriste est-il un mal nécessaire ?

Pourtant, le touriste est vital pour l’économie locale. On attend sa venue avec impatience, et dès qu’il arrive on le maudit d’être venu.

C’est là toute la tragédie : l’ambivalence des locaux vis-à-vis de ce démon en short. Il agace, Il énerve, il encombre les rues et les routes avec sa lenteur bovine et son émerveillement niais, mais c’est aussi une manne. Il consomme, il paie cher des choses ordinaires, il alimente les caisses des commerçants, il justifie l’existence d’un loueur de vélos électriques et d’un musée vide le restant de l’année. Il fait vivre la commune. On peste contre lui, mais on l’attend. Il est le mal nécessaire, l’imbécile rentable. Le cœur des habitants est partagé entre le mépris discret, la haine tapageuse, et la reconnaissance muette. On aimerait qu’il n’existe pas, mais on ne sait pas très bien comment on ferait sans lui.

Retrouvez les différents textes des Nouvelles Mythologies Françaises sur la page consacrée.

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