La “valeur travail”, ou l’entonnoir du SMIC
La France adore brandir la « valeur travail » comme un étendard moral.
Les ministres s’en gargarisent à la tribune.
Les éditorialistes l’invoquent en boucle.
Les candidats à la présidentielle en font des slogans.
Les patrons la mettent en avant pour justifier des salaires au rabais.
Les journalistes vendent le concept pour maintenir les salariés dans leur torpeur.
On en fait de la réclame sur les chaînes de télévision, sur les ondes radio, et même sur les réseaux sociaux. On n’est même plus tranquille sur Internet, qui était autrefois le repère des marginaux contestataires.
Travaille et tais-toi
Travailler, c’est noble, paraît-il. Ça permet de redresser le pays. C’est l’alpha et l’oméga de la dignité humaine, le socle de toute intégration, le remède à toutes les fractures sociales.
Mais dans les faits, la « valeur travail » est un mot creux, une blague qui cesse d’être drôle dès la réception de la première fiche de paie. Les employeurs sanctifient nos efforts, mais pas nos salaires.
Essaye donc de passer au-dessus du SMIC horaire, et tu verras surgir l’appareil fiscal : les cotisations, les charges, les plafonds, les seuils, les « trappes à pauvreté », les dispositifs qui dissuadent de trop bosser. Et à quoi servent tes cotisations ? Essentiellement à financer les croisières Costa Concordia de Bernard et Chantal, partis en retraite à 55 ans, ainsi que les frais de fonctionnement du mammouth administratif, sans oublier l’oisiveté de tous les cas sociaux qui gagnent autant que toi sans bouger de leur HLM dont ils ne payent plus le loyer.
Boulots de merde au SMIC
Et ce n’est pas tout. Travailler n’est pas suffisant ; encore faut-il avoir choisi le bon métier. Car dans le paradis de la « valeur travail », les métiers utiles (soignants, enseignants, éboueurs, aides à domicile, agents de terrain) sont dévalorisés, mal payés et méprisés. On te parlera de leur « importance sociale » dans les discours officiels, mais, à la fin du mois, tous ces pauvres gars et toutes ces pauvres nanas restent collés au SMIC horaire, ou à peine au-dessus, sans espoir d’évolution salariale.
Pendant ce temps, ceux qui réussissent sont souvent les mieux installés dans les secteurs improductifs ou parasites. Je parle évidemment des consultants qui pondent des diaporamas sur la transition énergétique, des hapiness managers qui arrosent les plantes vertes de l’open space, des community managers qui soignent l’image de la boite sur les réseaux sociaux. L’effort et le mérite ne rémunèrent pas. C’est l’illusion du travail qui paye. Plus simplement : le travail utile fatigue, tandis que le travail futile enrichit.
Pourquoi travailler ?
Les Français sont prisonniers d’une contradiction insoluble. Ils réclament la reconnaissance du travail, mais ils savent pertinemment qu’il ne rapporte rien. Ils disent que « vivre des aides, c’est la honte », mais constatent qu’on vit parfois mieux avec le RSA et les APL qu’avec un 35h au salaire minimum. Ils glorifient les « petites mains » du système, mais ne veulent surtout pas que leurs enfants deviennent caissiers, agents d’entretien ou aides-soignants.
La « valeur travail », dans ces conditions, n’est plus une vertu, mais plutôt une camisole morale ; un mot d’ordre dépourvu de sens, lancé au visage des jeunes pour qu’ils se lèvent tôt, ferment leur gueule, et continuent d’alimenter un système dans lequel l’argent coule à flot, mais toujours dans un seul sens.
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