La reconversion professionnelle, ou le miroir aux alouettes
La reconversion professionnelle, ou le miroir aux alouettes

Le Christophe, il y a cru sincèrement, à la reconversion.
Des spots publicitaires passaient en boucle entre deux reportages sur les métiers d’avenir, des pubs s’affichaient sur les sites Internet, et même son Pôle emploi en faisait la promotion.

« Changez de vie ! Devenez acteur de votre avenir ! »

C’était tentant.
Sa conseillère, qui forçait toujours son sourire, lui avait dit : « Vous verrez, il y a plein de dispositifs, c’est le moment. On n’a jamais autant investi sur les compétences. »

Il avait hoché la tête et pris le dossier.

Il s’est inscrit à tout.
La réunion d’information sur les métiers du numérique, l’atelier de “bilan de savoir-être”, le webinaire sur “trouver sa voie grâce au coaching positif”.

On lui a fait tester plein de choses : coller des post-it sur des tableaux blancs, se filmer en train de parler d’un souvenir de réussite, remplir des quiz sur ses valeurs profondes. À la fin, un algorithme l’a orienté vers le métier d’assistant de vie.

Il a tenté de relancer la roulette de la fortune.

« J’aimais bien dessiner, quand j’étais jeune », avait-il dit.

On lui a proposé une formation Photoshop en ligne, subventionnée à 80%. C’était une série de vidéos floues tournées en 2016 par un formateur qui respirait fort dans le micro. Sans suivi. Sans retour.

Il a aussi croisé des coachs privés. Certains avaient monté leur propre « académie de la deuxième chance ». Ils vendaient des PDF regroupés dans un pack spécial vendu 499€, et c’était éligible au CPF. Ça parlait beaucoup de mission de vie, d’alignement, de zone de génie.

Au bout de plusieurs mois, sa conseillère lui a dit qu’il avait « un grand potentiel à exprimer dans la logistique ». Il a pas très bien compris pourquoi.

Et puis il y a eu ce stage de deux semaines, là. « Découverte des métiers de proximité ».

On leur a montré comment porter un plateau-repas, tenir une fiche de suivi, parler aux personnes âgées en disant « on » au lieu de « vous ». « Allez la Joséphine, on va se lever. » « Bon on va manger maintenant, la Joséphine. » Il a passé une journée à accompagner une aide à domicile.

« C’est un métier de lien, monsieur. On recrute, vous savez ! »

Il a demandé une autre formation, plus courte. Il a tiré la carte « Référent tri des déchets et développement durable », mais le centre avait fermé, faute de formateurs. On l’a réorienté vers un module « mobilité et citoyenneté ». Il n’a jamais compris ce que c’était.

Maintenant, le Christophe regarde les pubs avec un regard fatigué.
« Réinvention professionnelle », « start-up de la reconversion », « plateformes agiles d’apprentissage ».
Derrière, c’est toujours les mêmes vieilles tables bancales, les mêmes salles mal chauffées, les mêmes animatrices fatiguées qui distribuent des polycopiés avec des logos européens dessus.

Pourtant, il continue. Il se dit qu’il y aura peut-être un moment, un vrai, où ça basculera.

Demain, il a encore rendez-vous pour une nouvelle réunion. Elle sera consacrée aux métiers en tension dans les métiers de bouche. Il n’aime pas trop cuisiner, mais sa conseillère lui a dit que c’était dynamique.

Le lendemain matin, surprise, il reçoit une nouvelle proposition par mail.

« Félicitations ! Votre profil a été présélectionné pour devenir livreur de repas à domicile. Une activité flexible, humaine et pleine de sens. »

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